Libraires d’un jour

Le roman de Micheline Lachance

Par Antoine Tanguay, Les libraires
Publié le 26/10/2005
La trahison est au cœur du roman de Micheline Lachance. Envers les livres qu’elle a dû écarter lorsque le moment vint d’enfiler l’habit du libraire, le temps d’un entretien où les suggestions de lecture, trop nombreuses pour être toutes citées ici, s’enchaînent avec l’aisance propre à ces (trop rares) gens qui ont fait des livres les compagnons de leur quotidien. «Chaque fois que j’en choisissais un, j’avais l’impression d’en trahir un autre», dira-t-elle d’entrée de jeu.
Le roman de Micheline Lachance commence par un éveil très précoce au plaisir de la lecture, dans une maison isolée en campagne où le paternel rapportait toutes les semaines bien des livres : «Je les ai gardés, d’ailleurs. Les Aventures d’Heidi, je l’ai encore! J’ai aussi gardé un Tintin, Le Lotus bleu. Je me suis aussi identifiée aux petites filles modèles de la Comtesse de Ségur. Très jeune, j’ai commencé à imaginer des histoires où j’étais souvent orpheline. C’étaient des histoires très tristes, mais elles se finissaient bien, par contre. […] Je garde de très bons souvenirs de mon enfance peuplée d’êtres imaginaires.» Cette fréquentation des mots a nourri l’envie de la jeune fille de se consacrer tout entière à l’écriture : «J’ai toujours su que j’écrirais. Je ne me souviens pas d’avoir pensé que je ferais autre chose dans la vie. Toute petite, je faisais le journal de la famille avec des petites nouvelles des miens et des gens, le hit-parade américain -_ je choisissais bien entendu les chansons ! Mon plus beau cadeau de Noël, c’est quand j’ai reçu ma petite dactylo portative. Je l’ai eue longtemps. Elle a bien servi.» Puis vinrent les premiers romans d’amour qui, pour la plupart, ont sombré dans l’oubli : «Il faut bien comprendre que la littérature jeunesse n’existait pas vraiment à l’époque. On n’avait pas beaucoup le choix de lire autre chose que les romans d’amour un peu fleur bleue. Ça nous donnait au moins le goût de la lecture, même si c’était un peu “cucul”.»

Le roman de Micheline Lachance est aussi une histoire faite de fréquentations inspirantes, de passion et d’érudition. Celle qui a longtemps signé des chroniques littéraires dans plusieurs magazines, en plus d’être à la tête de Châtelaine un temps, a fréquenté de nombreux auteurs dans un contexte professionnel, une occasion unique de côtoyer au plus près des œuvres et des auteurs marquants. Ce sont eux auxquels elle pense d’abord lorsqu’il s’agit de nommer les écrivains qu’elle préfère : « Les auteurs d’ici qui évoquent en moi des souvenirs, ce sont des gens avec qui j’ai partagé quelque chose. Je pense à Hubert Aquin, qui venait tout juste de publier Neige noire, quelques semaines avant sa mort. » Elle dira aussi du bien de ses rencontres avec Jacques Ferron et Réjean Ducharme, devenu depuis un ami : «De tous ses livres, celui que j’apprécie le plus, c’est L’Avalée des avalés, un roman qui reflète ce que nous sommes en tant que Québécois. Mais ma préférée, c’est Anne Hébert. Je ne me lasse pas de relire Kamouraska, Les Fous de Bassan et Les Enfants du sabbat. Sa plume est éblouissante et je peux la relire constamment.»

Le roman de Micheline Lachance, le roman idéal s’entend, serait donc un adroit mélange d’histoire et de romance. On ne sera donc guère surpris d’apprendre qu’elle a feuilleté de nombreuses biographies qui, d’une certaine façon, ont inspiré l’auteure du Roman de Julie Papineau : «J’ai adoré la biographie de Camus par Herbert R. Lottman, un ouvrage rigoureux mais qui se lit bien. Camus est un personnage qui a hanté ma jeunesse. J’ai aussi beaucoup aimé Rimbaud en Abyssinie d’Alain Borer, un récit de voyage, une belle page d’histoire, bien racontée. C’est une biographie, mais on y découvre un style plus littéraire, tout comme dans Le Paradis - un peu plus loin de Mario Vargas Llosa. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour une partie, et je précise bien une partie, de l’œuvre de Max Gallo, et surtout sa vie de Napoléon en quatre tomes. J’apprécie ce genre d’ouvrage, que les gens qui ne liraient pas un livre d’histoire vont lire. Mon plaisir, c’est de faire entrer la petite histoire dans la grande, en somme. Les grands événements n’arrivent jamais seuls. Ils ont un impact sur chacun de nous. Malgré tout, mon genre littéraire préféré, ça demeure les romans d’amour et quand ils me font pleurer, je suis aux anges. C’est encore mieux lorsqu’on a en toile de fond le drame d’un pays. J’ai par exemple relu L’Insoutenable Légèreté de l’être de Milan Kundera. J’apprécie aussi les romans qui ont un climat particulier, comme ceux Patrick Modiano (La Place de l’étoile, Dora Bruder), de Marc Lambron ou, plus récemment, de Pierre Assouline avec Lutetia. Il faut dire que j’ai un faible pour les romans qui se passent sous l’Occupation.»

Mais comment résumer en quelques paragraphes un une vie entière de lectrice?
«En général, je demeure fidèle à des auteurs que j’ai beaucoup aimés», résume celle qui ajoute à la (longue) liste des auteurs qui la font voyager les noms de Gabriel García Márquez (Mémoires de mes putains tristes), d’Amin Maalouf (Le Rocher de Tanios), d’Andreï Makine (Le Testament français), d’Arturo Pérez-Reverte (La Peau du tambour) ou de Laurent Gaudé (Le Soleil des Scorta) pour décrire combien elle apprécie voyager un peu partout dans le monde à travers les livres. Elle ajoute d’ailleurs : «J’aime qu’un auteur me transporte dans un autre monde, mais que je m’y sente chez moi.» Face à une telle avalanche de titres et d’auteurs, on en vient à se demander s’il existe des livres qu’elle n’aime pas : «Je ne lis pas de science-fiction, de polars ou de fantastique. Et je déteste les guides de développement personnel !» Avis à ceux et celles qui voudraient lui offrir un livre…

Le roman de Michel Lachance est donc protéiforme et idéalement marqué par une exploration des thèmes de l’amour et de l’histoire. Au fond, le roman de Micheline Lachance est impossible à définir. Il n’est peut-être même pas encore écrit. Mais elle a sûrement déjà hâte de le lire.


Bibliographie :
Les Enfants du Sabbat, Anne Hébert, Boréal compact, 188 p., 12,95 $ L’Insoutenable Légèreté de l’être, Milan Kundera, Folio, 476 p., 19,95 $ Lutetia, Pierre Assouline, Gallimard, coll. Blanche, 438 p., 34,95 $ Neige noire, Hubert Aquin, Leméac, 264 p., 11,95 $ L’Avalée des avalés, Réjean Ducharme, Folio, 384 p., 17,95 $ Rimbaud en Abyssinie, Alain Borer, Points, 416 p., 16,95 $ Le Paradis — un peu plus loin, Mario Vargas Llosa, Folio, 595 p., 19,95 $ La Place de l’étoile, Patrick Modiano, Folio, 210 p., 12,95 $ La Peau du tambour, Arturo Pérez-Reverte, Points, 503 p., 14,95 $
Partager cet article
  1. Accueil
  2. Libraires d’un jour
  3. Le roman de Micheline Lachance