Libraires d’un jour

Laure Waridel: Les livres, nourriture de l’intellect

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 07/04/2011
Cofondatrice, ex-présidente et porte-parole de l’organisation écologiste Équiterre, la sociologue Laure Waridel fait figure de pionnière de la consommation responsable au Québec. À l’heure de la réédition de son essai L’envers de l’assiette (Écosociété), la championne du commerce équitable ne s’est pas fait prier pour partager avec nous les titres des livres qui ont fait d’elle la femme qu’elle est.
Si dès l’enfance, les livres ont acquis une telle importance dans la vie de Laure Waridel, c’est sans doute à cause d’un téléviseur en panne que ses parents ont tardé à faire réparer. Elle-même maman désormais, elle a pris avec son conjoint, le cinéaste Hugo Latulippe, l’habitude de revisiter en compagnie de leurs petits bouts de chou ces classiques qui leur avaient procuré leurs premiers émois. «La lecture d’un conte, d’une histoire avant le dodo, c’est une religion chez nous, rigole-t-elle. Enfant, mes parents m’ont lu les albums de Marie Colmont, Michka et surtout Perlette goutte d’eau, l’aventure d’une goutte d’eau qui passe par le ventre d’un animal et se fond à un grand fleuve avant de retourner aux nuages.» L’aveu fait sourire, quand on songe que ses préoccupations écologistes découlent peut-être de cette lecture de fillette…

Au fil des ans, le goût de la lecture s’est affiné chez notre libraire d’un jour avec la Comtesse de Ségur, qu’elle qualifie d’incontournable, mais aussi avec Jack London (Croc-Blanc) et Hector Malot (Sans famille): «Lire est devenu dès l’adolescence une nécessité pour moi, affirme-t-elle. Même si, à cause des études et du travail, j’ai davantage fréquenté les essayistes que les auteurs de fiction, les livres ont toujours pour moi ce caractère essentiel.» Et comme quoi les romans n’ont pas été que simples divertissements, Laure Waridel croit fermement que c’est dans leurs pages qu’elle a puisé la conviction que «justice sociale et protection de l’environnement vont de pair». Ce sont les livres qui lui ont inculqué l’idéal d’un partage plus équitable des ressources de notre planète.

«Ma prise de conscience de la chance que j’avais, de l’importance de la compassion – des notions déjà présentes dans Michka ou Sans famille –, je la dois aux Misérables, confie-t-elle. Tout le parcours de Jean Valjean, son désir de justice m’ont parlé. C’est dire que mes choix de vie, mes idées ne sont pas uniquement le fruit d’une démarche rationnelle. Le fait d’avoir ressenti ces émotions par le biais de la lecture a nourri ma soif d’équité.» Dans un même ordre d’idées, Laure Waridel évoque le souvenir de ce qu’elle a retenu de David Copperfield: «Même si le roman de Dickens se déroule à une autre époque, il décrit des réalités qui sont encore le lot de bien du monde sur la planète: l’exploitation, le mépris des petites gens. Encore heureux que le héros finisse par tomber sur des personnes mieux intentionnées.»

Selon notre interlocutrice, «ce qu’on devient est déterminé par ce à quoi on a été exposé dans sa jeunesse». Voilà pourquoi «les livres sont la nourriture de notre intellect; il ne faut jamais sous-estimer l’impact de ce qu’on lit ou que l’on fait lire à nos enfants», affirme celle qui, avec un brin d’humour, apparente à de la «malbouffe littéraire» certaines œuvres très populaires qui fournissent un high sur le coup, mais s’avèrent constituées de calories vides et pèchent par manque d’apport nutritionnel.

Comprendre et réinventer le monde
Certes, on ne s’étonnera guère des lectures qui ont jalonné le parcours de militantisme social et écologiste de la jeune femme, classée parmi les «vingt-cinq jeunes Canadiens qui changent déjà notre monde» selon le magazine Maclean’s: Albert Jacquard (C’est quoi l’intelligence?, Voici le temps du monde fini), Hubert Reeves (Patience dans l’azur, L’Heure de s’enivrer), David Suzuki (L’Équilibre sacré). Tous ces livres ont contribué à sa compréhension de ce que nous sommes et de cette société qui est nôtre. Et dans le cas de Suzuki, elle ne tarit pas d’éloges et loue cette démonstration «du lien d’interdépendance qui nous unit avec l’environnement».

Parmi les penseurs contemporains qui continuent d’alimenter ses réflexions sur le monde actuel et ses enjeux, Laure Waridel cite le Nobel d’économie 2001 Joseph E. Stiglitz (Quand le capitalisme perd la tête), Amartya Sen (L’économie est une science morale), Patrick Viveret (Reconsidérer la richesse) et Serge Latouche (Le pari de la décroissance). Notre libraire d’un jour recommande du même souffle: La corporation de Joel Bakan, dont on a tiré un film que plusieurs auront peut-être vu, «un essai très accessible qui décortique la structure des multinationales»; Blessed Unrest de Paul Hawken, encore inédit en français, qui «présente l’émergence et la multiplication des initiatives de la société civile comme des manœuvres du système immunitaire pour préserver la santé de l’organisme social»; ainsi que La vie n’est pas une marchandise et Le terrorisme alimentaire, de Vandana Shiva, qui a beaucoup travaillé sur le concept de biodiversité et la manière dont les multinationales affament le tiers-monde; sans oublier le classique No logo de Naomi Klein.

Au rayon du roman, Laure Waridel insiste pour citer en vrac livres et auteurs fétiches: Daniel Pennac (La fée carabine), Nancy Houston (L’empreinte de l’ange), Romain Gary (Les racines du ciel), Yann Martel (L’histoire de Pi), Gil Courtemanche (Un dimanche à la piscine à Kigali), Dany Laferrière (L’énigme du retour) et Margaret Atwood (La servante écarlate). Mais elle s’en voudrait surtout de ne pas mentionner la lecture récente de Je voudrais qu’on m’efface, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, «une plongée essen­tielle dans un univers si proche de nous, dont il faut avoir conscience».



Bibliographie :
Michka et Perlette goutte d’eau, Marie Colmont, Flammarion, 8,95$ ch. Croc blanc, Jack London, Le Livre de Poche, 222 p. | 7,95$ Sans famille, Hector Malot, Le Livre de Poche, 412 p. | 9,95$ David Copperfield, Charles Dickens, Folio, 1056 p. | 19,95$ C’est quoi l’intelligence?, Albert Jacquard, Petit Point, 90 p. | 7,95$ Voici le temps du monde fini, Albert Jacquard, Points, 184 p. | 13,95$ Patience dans l’azur et L’Heure de s’enivrer, Hubert Reeves, Points, 324 p. | 16,95$ L’Équilibre sacré, David Suzuki, Fides, 244 p. | 19,95$ Quand le capitalisme perd la tête, Joseph E. Stiglitz, Le Livre de Poche, 572 p. | 14,95$ Le Pari de la décroissance, Serge Latouche, Fayard Pluriel, 304 p. | 14,95$ La Corporation, Joel Bakan, Transcontinental, 218 p. | 26,95$ La vie n’est pas une marchandise, Vandana Shiva, Écosociété, 332 p. | 18$
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