Libraires d’un jour

Jean (Leloup) Leclerc: La vallée des digressions

Par Antoine Tanguay, Les libraires
Publié le 29/09/2005
Depuis ses débuts, le libraire a cultivé cette chouette habitude d’aller demander à différentes personnalités de faire part à nos lecteurs de leurs coups de cœur, de discuter des auteurs qu’elles apprécient, d’évoquer leurs souvenirs de lecture. Jusqu’à ce jour, la tradition avait la vie facile. Mais tout cela, c’était avant que le tour de Jean (Leloup) Leclerc ne vienne. Vous pouvez compter sur l’imprévisible chanteur et musicien touche-à-tout, qui s’amuse à tuer ses différents avatars, pour changer les règles d’un entretien qui, au lieu de porter sur l’acte de lire, s’est vite transformé en une série de digressions d’où ont émergé quelques noms, parfois un titre, le tout entrecoupé de propos sur le vedettariat, la vacuité du journalisme et la réelle valeur de la littérature. Une discussion passionnante, bref. Nous retiendrons donc chez Leclerc une volonté farouche de ne jamais céder à la prévisibilité, préférant à cela la joie de se laisser happer par l’instant. Dans la vie comme dans les choix de lecture.
La première question n’était pas encore posée qu’à l’autre bout du fil, un Leclerc enthousiaste dévoile d’emblée le chemin qui l’a mené à la publication, sous le pseudonyme de Massoud Al-Rachid, d’un tout premier roman. Nous demeurons dans les livres, ce qui n’est pas si mal après tout. Premier hic toutefois, le titre du roman, qui arrivera en librairie le 5 octobre, sera Noir destin et non pas, tel qu’annoncé, Le Tour du monde en complet. La brièveté du synopsis du livre (peu importe son titre), « une satire entre Voltaire et Les Mille et Une Nuits », fournit d’ailleurs un indice sur l’importance que Leclerc accorde aux détails : « C’est un texte sur quelqu’un qui part en voyage, résume-t-il. Je me suis dit qu’il n’y a rien qui ne peut pas arriver, je me permets n’importe quoi. J’ai laissé ma pensée se promener. » Vous voilà avertis. Et ceux qui croient que l’écrivain endosse pour de bon une nouvelle personnalité seront déçus, puisque ce dernier s’empresse de préciser que «  Massoud Al-Rachid est un comptable qui, après avoir écrit une petite satyre sur le monde, a abandonné l’écriture, parce qu’il s’est rendu compte qu’il était très mauvais. Il est mort, il n’existe déjà plus. » Une autre vie de Jean Leclerc vient déjà de s’envoler.

Tout cela est bien intéressant, mais nous nous écartons du sujet : « e m’excuse : pose-moi des questions», me répond un Leclerc plus que volubile. Derrière l’impertinence inhérente au personnage et l’incohérence de notre discussion, Leclerc cache une riche culture littéraire, une boulimie des livres et des mots qui date de bien longtemps : avant que celui qui allait être un jour connu sous le nom de Jean Leloup ne s’inscrive en études littéraires à l’Université Laval au milieu des années 80. Mais remontons le temps. À l’époque où il était établi en Afrique, Leloup se passionne tôt pour la lecture et commence à écumer les rayonnages de l’imposante bibliothèque familiale sans dessein aucun sinon de s’amuser, ou peut-être de se désennuyer : «J’ai appris à lire très jeune parce que nous n’avions pas la télévision. Les gens autour de nous ne parlaient pas notre langue et mes parents étaient partis travailler, alors j’ai lu beaucoup. » Une passion est née. Il affirme s’être «enfoncé dans la fiction entre l’âge de neuf ans et vingt ans», âge auquel l’étude des lettres lui fait connaître plusieurs grands auteurs et, selon ses dires, le «snobisme» du milieu et «la littérature roucoulante». Depuis, il préfère se fier à son instinct, aux libraires qu’il va voir de temps en temps et au flair de ses proches : «Ce sont des amis que je trouve intelligents qui me conseillent des choses.»

En Afrique, c’est en compagnie de Maupassant, Daudet et Molière que le jeune Leclerc fait ses premières armes de lecteur. Il a d’ailleurs conservé du théâtre de l’auteur de L’Avare un vif souvenir : «Molière, c’est le bon sens ordinaire parfait ! Ce qui est épouvantable, c’est que les gens s’attardent à la forme et non au fond. Suffit de s’habituer à son ton et on finit par apprécier.» Après avoir fréquenté Scapin et Sganarelle (on se plaît à imaginer qu’il a trouvé dans ces personnages le germe de folie qui caractérise son univers musical), Leclerc bifurque vers la littérature américaine et se lance à l’assaut de l’œuvre de Steinbeck, en particulier Des Souris et des hommes, «un livre très facile à comprendre pour les enfants».

Quelques années plus tard, Leclerc courtise toujours le rêve de devenir un écrivain («Mais j’avais rien à dire, honnêtement» , avoue-t-il) et découvre Ces Enfants de ma vie de Gabrielle Roy. Cette dernière tient une place particulière dans son palmarès, même si «personne n’en parle, bien entendu, parce que c’est bon». Après qu’il ait mentionné au passage son affection pour l’univers de Borges, la poésie d’Henri Michaux et d’Alain Grandbois et le Cent ans de solitude de García Márquez, la conversation bifurque vers les grandes figures de notre littérature, dont Réjean Ducharme. «Il a de bons livres, lui», affirme simplement Leclerc, qui a aussi parcouru les nouvelles d’Edgar Allan Poe, l’auteur des Contes extraordinaires, auquel il a déjà consacré une chanson célèbre sur l’album Le Dôme: «Ce sont les gens qui s’amusent dans leurs têtes que j’aime, au fond.», avoue-t-il.

Puis lui reviennent en mémoire, en vrac et dans un ordre que lui seul comprend, quelques lectures qui vont des scénarios d’Andreï Tarkovsky aux récits de voyage de Nicolas Bouvier, du théâtre de Tennessee Williams au Tombouctou de Paul Auster, en passant par les poésies complètes de Rimbaud, sur lesquelles il s’échine depuis un bout de temps sans toutefois parvenir à vraiment y pénétrer. Jean Leclerc se révèle de plus un fier défenseur du troisième droit du lecteur tel qu’établi par Daniel Pennac, selon lequel on peut abandonner un livre à n’importe quel moment. Quant à ses projets futurs, ils sont, on le devinera, très variés puisque «les bons romans sont partout». Il mentionne avoir bien hâte de se lancer dans Un dimanche à la piscine à Kigali de Gil Courtemanche, et lance, en guise de conclusion : «Je n’ai pas assez lu de livres dans ma vie !»

La chose n’est pas bien grave puisque des vies, Jean Leclerc en a encore une bonne réserve. Et il assure en plus que «le meilleur est à venir, c’est sûr» !


Bibliographie :
Œuvres complètes (4 tomes), Molière, Flammarion, coll. GF, env. 11,95 $ ch. Des souris et des hommes, John Steinbeck, Folio, 200 p., 7,95 $ Ces enfants de ma vie, Gabrielle Roy, Boréal Compact, 192 p., 11,95 $ L’Avalée des avalés, Réjean Ducharme, Folio, 384 p., 17,95 $ Œuvres complètes : poésie, prose et correspondance, Arthur Rimbaud, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1040 p., 41,95 $
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