Libraires d’un jour

Jean-Carl Boucher: apprivoiser les ténèbres

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 15/04/2012
Les téléspectateurs jeunes et moins jeunes connaissent Jean-Carl Boucher pour ses rôles dans Tactik et dans Les Parent, les cinéphiles pour sa contribution aux longs métrages Un été sans point ni coup sûr et 1981. Quand il n’a pas de caméras braquées sur lui, le comédien d’origine saskatchewanaise aime bien se plonger dans des lectures souvent très sombres, histoire de confronter par fiction interposée sa propre part de ténèbres.
Comme quoi le goût des livres se développe souvent par émulation: de son propre aveu, c’est à sa mère que Jean-Carl Boucher doit son attrait pour la lecture. «Elle lit beaucoup, beaucoup, de tout et de n’importe quoi; elle va souvent en librairie, emprunte volontiers des livres à ses amies», raconte notre libraire d’un jour. «Et j’ai pris l’habitude de lire systématiquement les vingt, vingt-cinq premières pages de tous les livres de ma mère, juste pour me faire une idée. Si je suis accroché, je poursuis…»

Des personnages forts
Voilà d’ailleurs comment l’interprète de l’attendrissant Diego Molina de la série Tactik a récemment découvert l’univers de Jack Kerouac. «Je viens tout juste de terminer Sur la route et j’ai beaucoup aimé, alors j’ai vraiment le goût d’aller plus loin dans son oeuvre. J’ai été impressionné par le style, mais aussi par tout ce qui l’accompagne. Mis à part l’histoire, ce sont la façon de penser, la vision du monde, le mode de vie qui m’ont fasciné. Il y a quelque chose de plus que dans un roman ordinaire. On sent le personnage de Kerouac, et quelque chose de fort, de très fort.»

Tout admiratif de Kerouac qu’il soit, Jean-Carl Boucher prétend ne pas s’intéresser outre mesure aux classiques avérés de la littérature, «peut-être parce que je ne suis pas encore assez âgé», avance-t-il. Pourtant, il cite volontiers parmi ses plus puissants émois de lecture L’attrape-coeurs de J. D. Salinger, qu’un ami lui a offert il n’y a pas si longtemps. Sans doute l’esprit rebelle de ce paumé de Holden Caulfield a su faire vibrer la corde sensible de mon interlocuteur, pas tout à fait sorti de l’adolescence. «Peut-être, je me suis bien identifié au héros, à son propos, je comprenais ce qu’il vivait, ce qu’il ressentait. C’est vrai que j’ai eu un petit côté révolté, moi aussi, rigole Boucher. Mais je suis majeur et vacciné depuis la mi-février, alors j’ai dû me calmer.»

Davantage que les romans d’aventures, les intrigues prodigues en coups de théâtre ou les épopées à grand déploiement, c’est la force des protagonistes et l’authenticité d’un tableau social qui séduisent le jeune comédien. «Je n’aime pas les histoires anecdotiques. Par exemple, c’est justement ce qui m’a plu dans Mystic River de Dennis Lehane: le fait qu’il nous fasse entrer dans la vie d’une petite communauté, dans l’univers intime de tous ses personnages. C’est là que ça devient grand. J’ai lu le roman après avoir vu le film, mais les deux m’ont impressionné tout autant. Et c’est pareil pour Shutter Island

L’écrit, l’écran
Par déformation professionnelle peut-être, l’acteur confesse qu’il se sent systématiquement attiré par les livres qui ont inspiré ses films fétiches ainsi que les adaptations cinématographiques des romans qui l’ont touché. Et si souvent les deux itérations des mêmes histoires lui semblent d’intérêt égal, il lui arrive d’être déçu par l’une d’elle – et pas toujours l’originale! «Un de mes films préférés, c’est The Virgin Suicides et, au risque de choquer les puristes, le roman de Jeffrey Eugenides m’a paru moins magique que l’adaptation de Sofia Coppola. Mais dans le cas de Paranoid Park, le film de Gus Van Sant m’a plu autant que le roman de Blake Nelson.»

Et puis, comme dernier exemple d’adaptation cinématographique réussie d’un grand roman, Jean-Carl Boucher mentionne le film que les frères Coen ont tiré de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy. «J’ai adoré l’un comme l’autre!, s’exclame-t-il. L’univers, l’ambiance du roman de McCarthy, la clarté et l’assurance de l’écriture font qu’on ne peut pas ne pas embarquer. Et puis, j’ai toujours été fasciné par le Texas, alors…»

Embrasser les ténèbres
Au rayon du livre québécois, notre libraire d’un jour ne cache pas son goût pour les romans de Patrick Senécal: «Je trouve qu’il sort des sentiers battus, j’ai l’impression que son approche est vraiment très différente de celle des autres écrivains d’ici. Son univers est vraiment weird et il n’a pas peur d’aller dans l’intensité. J’ai lu Les sept jours du talion, 5150, rue des Ormes et puis Aliss et Oniria. Encore là, c’est le cinéma qui m’a mené vers ces bouquins, j’avais entendu parler du processus d’adaptation pour Les sept jours du talion, et l’univers de Senécal m’avait vraiment fasciné. De ses romans, mon préféré reste 5150, rue des Ormes, à cause du personnage de Jacques Beaulieu, le père de cette famille de désaxés, un personnage tellement complexe et tellement riche.»

«Je me suis aussi intéressé à Nelly Arcan, dont ma mère m’a offert le dernier livre, Burqa de chair. Quel personnage, cette femme! Je l’ai entendue en entrevue, j’aime sa vision du monde, sa manière de l’exprimer. J’aime beaucoup quand des auteurs se vident le coeur.» Quand je lui fais remarquer que ces lectures esquissent le profil d’un lecteur particulièrement sensible au versant sombre de la psyché humaine, mon interlocuteur en convient volontiers: «J’ai de la misère à embarquer dans des livres drôles, je ne sais pas pourquoi. Quand je lis, je veux que ce soit sérieux. J’aime les poèmes tristes de Baudelaire ou de Nelligan, auxquels je reviens souvent parce que ça m’oblige à réfléchir.»

Cela étant dit, Jean-Carl Boucher tient vraisemblablement à clore notre entretien sur une note plus lumineuse. «Les derniers titres qui me viennent en tête sont Fanny, Marius, Merlusse, et tous ceux de cette série de livres de Marcel Pagnol. Je les ai lus parce que mon père m’en parlait souvent et je voulais mieux comprendre ce dont il s’agissait. C’est assez incroyable, cette littérature, ces personnages, que j’ai découverts dans de vieilles éditions aux pages jaunies. Un must.»


Bibliographie :
Sur la route, Jack Kerouac, Folio, 436 p. | 15,95$ L’attrape-coeurs, J.D. Salinger. Pocket, 252 p. | 9,95$ Mystic River et Shutter Island, Dennis Lehane, Rivages/Noir, 18,95$ et 14,95$ Paranoid Park, Blake Nelson, Le Livre de Poche, 186 p. | 10,95$ Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, Cormac McCarthy, Points, 298 p. | 14,95$ Les sept jours du talion, 5150, rue des Ormes, Aliss et Oniria, Patrick Senécal, Alire, Entre 14,95$ et 15,95$ ch. Burqa de chair, Nelly Arcan, Seuil, 166 p. | 22,95$ Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire, Folio, 344 p. | 5,75$ Poésies complètes, Émile Nelligan, Bibliothèque québécoise, 262 p. | 6,95$ Fanny, Marius et Merlusse, Marcel Pagnol, De Fallois, 11,95$ ch.
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