Libraires d’un jour

Gilles Vigneault: Son pays, c’est la poésie!

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 05/06/2007
«Quand on me demande si je ne suis pas un peu blasé de ces hommages qui me sont rendus, je réponds: pas le moins du monde», a déclaré Gilles Vigneault, un brin moqueur, à l’occasion du gala Quebecor en mai dernier, où on les honorait, le metteur en scène André Brassard et lui, pour leurs contributions à la culture d’ici. À défaut de lui rendre un hommage digne de sa stature, notre journal a décidé de lui offrir un plaisir inédit: celui de jouer au libraire, tout simplement.
«Depuis des années, je ne lis jamais moins de deux, trois livres par semaine», affirme tout de go Vigneault, pour bien illustrer son rapport à la lecture. À la veille d’un départ pour son village natal nord-côtier, le patriarche de la chanson d’ici se délecte déjà de la lecture d’un recueil d’Yves Bonnefoy (L’Arrière-pays) acheté le jour de notre entretien. «J’ai hâte de m’y plonger. C’est un poète très intéressant, qui m’a fait découvrir la poésie japonaise en traduction, pour autant qu’on puisse vraiment traduire la poésie», observe-t-il.

On s’en doutait! Pour ce fils de Natashquan qui a mis en vers et en musique la parole et l’âme des gens de son pays, le plaisir de lecture est avant tout une affaire de poésie. Pourtant, ce lecteur boulimique a grandi dans un foyer où il n’y avait pas de bibliothèque, tout juste deux livres: l’édition 1935 du Petit Larousse et L’Almanach du peuple. Qu’à cela ne tienne! Ces volumes suffiront à alimenter chez le petit Gilles la fascination pour les mots, qui le suivraient toute sa vie, d’autant plus qu’ils aiguiseront sa soif de savoir. C’est notamment dans les pages de L’Almanach qu’il a fait la connaissance d’Émile Nelligan, d’Albert Lozeau, de Victor Hugo et d’Alfred Desrochers, pour parler poésie, mais aussi de Louis Fréchette, de Pamphile Lemay et d’un certain Benjamin Sulte, auteur d’un ouvrage sur… Jos Montferrand!

Collégien, Vigneault approfondit sa connaissance et son amour des grands auteurs, dont il avait lu des morceaux choisis dans L’Almanach, et qu’il préfère à ces Vies de saints que les bons pères lui recommandent de lire: Racine, Corneille, Molière, évidemment, mais aussi Musset, Lamartine et surtout Victor Hugo, dont il aura tôt fait de tout dévorer. «À la bibliothèque du collège, il ne manquait que Voltaire, comme de raison, qui était interdit!», rigole le poète, au souvenir de l’index. Dès son arrivée à l’Université Laval, où il travaillera comme commis à la librairie des Presses universitaires, histoire d’être toujours parmi les livres et de bénéficier de remises sur ses achats, il découvre, grâce à quelques collègues qui les publient sous le manteau, les poètes de l’enfer: Verlaine, Rimbaud et Baudelaire. Une découverte qui sera comme un choc pour celui qui déjà compose ses premières chansons.

Tout amoureux qu’il soit de la poésie classique qui l’a formé, Gilles Vigneault tient à rester au fait de ce qui se publie aujourd’hui chez nous: «Je lis avec beaucoup de plaisir plusieurs poètes québécois contemporains, comme Jacques Brault, Claude Beausoleil. Je prends aussi plaisir à lire Michel Pleau, un très grand poète, qui exprime des choses profondes de très belle manière. Et puis, j’aime Pierre Morency, qui est pour moi LE poète québécois majeur. Bon, je sens que je vais déplaire à tous ceux qui se croient majeurs mais, pour moi, Pierre Morency est le plus grand actuellement. Par contre, il m’est arrivé de lire des poètes contemporains primés par des prestigieux prix et de ne pas savoir défricher leurs vers, de trouver Mallarmé plus accessible. Dans ce temps-là, je me dis que ma contemporanéité souffre.»

Gens de pays… lointains, lointains
On imagine aisément que Gilles Vigneault, à qui l’on doit de nombreux contes et nouvelles, ne se restreint pas à la lecture de la poésie. On ne s’étonne par exemple pas qu’il puisse réciter par cœur une bonne partie des Fables de La Fontaine. Ce qui stupéfie toutefois, c’est d’apprendre que le chantre du pays d’ici est un fervent passionné de romans de science-fiction. «Oui, oui, renchérit-il. J’ai encore presque tous les volumes de la collection Présence du futur et de la collection Ailleurs et demain.» Pour moi, qui me suis abreuvé aux mamelles de la science-fiction et du fantastique toute mon adolescence, la surprise est totale. «Il faut être ouvert à ces œuvres, qui jettent un éclairage différent sur les réalités de notre monde, de plaider le poète. Au fond, ces auteurs ont suivi l’exemple de Jules Verne, mais ils ont pu pousser encore plus loin parce qu’ils avaient à leur disposition des connaissances scientifiques plus avancées que les siennes.»

Parmi les classiques publiés en français sous les labels susmentionnés, la préférence de Vigneault va spontanément à Bradbury (ce qui étonne moins, compte tenu de la lointaine parenté de leurs univers), Asimov, Van Vogt et Herbert. «Tout amateur de science-fiction doit connaître Chroniques martiennes, Fahrenheit 451, le cycle de " Fondation ", À la poursuite des Slans et Le Monde des A. Moi-même, j’ai lu et relu tout le " Cycle de Dune " et je trouve dommage de ne plus pouvoir trouver un livre de Frank Herbert qui me soit inconnu.» À ces noms aisément reconnaissables pour le grand public s’ajoutent ceux, surtout familiers aux initiés en SF, de Poul Anderson, Philip José Farmer et même Norman Spinrad.

Cet attrait pour la science-fiction n’est au fond pas si étonnant, quand on sait que Vigneault fréquente aussi assidûment les ouvrages de vulgarisation scientifique: «Je lis Hubert Reeves et Albert Jacquard avec toujours autant de fascination. Ils enrichissent notre vision du monde, c’est important.» Ainsi, Vigneault souscrit sans hésiter à cette maxime latine apprise au collège: rien de ce qui est humain ne m’est étranger.


Bibliographie :
Le Cycle de Fondation: Fondation (t.1), Isaac Asimov, Denoël, coll. Lunes d’encre, 942 p., 60$ Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire, Gallimard, coll. Poésie, 320 p., 5,75$ L’Arrière-pays, Yves Bonnefoy, Gallimard, Folio Poésie, 190 p., 18,50$ Chroniques martiennes, Ray Bradbury, Gallimard, Folio SF, 318 p., 12,95$ L’Artisan, Jacques Brault, Éditions du Noroît, 120 p., 19,95$ Fables de la Fontaine, Jean de la Fontaine, Nathan Jeunesse, coll. Album Nathan, 44 p., 24,95$ Originaux et détraqués, Louis Fréchette, Boréal Compact, 14,95$ « Le Cycle de Dune » (8 tomes), Frank Herbert, Pocket, de 11,95$ à 14,95$ ch. Anthologie poétique, Victor Hugo, LGF, coll. Le Livre de Poche, 448 p., 11,95$ Mon utopie, Albert Jacquard, Stock, 196 p., 24,95$ Poèmes, 1966-1986, Pierre Morency, Boréal, 288 p., 22,95$ Haïkus : anthologie, Roger Munier et préface de Yves Bonnefoy, Points, coll. Points.Poésie, 232 p., 12,95$ Feu de l’autre rive, Michel Pleau, Écrits des Forges, coll. Écrits des Forges poésie, 48 p., 10$ Chroniques des atomes et des galaxies, Hubert Reeves, Seuil, 206 p., 24,95$ Poésies: Une saison en enfer, Illuminations, Arthur Rimbaud, Gallimard, coll. Foliothèque, 242 p., 22,95$ Le Fils de l’Homme, Robert Silverberg, LGF, coll. Le Livre de poche. Science-fiction, 320 p., 11,95$ Jack Barron et l’éternité, Norman Spinrad, J’ai lu, coll. J’ai lu. Science-fiction, 380 p., 14,95$ À la poursuite des Slans, A. E. Van Vogt, J’ai lu, coll. J’ai lu, Science-fiction, 216 p., 8,95$
Partager cet article
  1. Accueil
  2. Libraires d’un jour
  3. Gilles Vigneault: Son pays, c’est la poésie!