Libraires d’un jour

Gérard Bouchard : La recherche du temps perdu

Par Antoine Tanguay, Les libraires
Publié le 22/06/2005
Bien qu’il ait d’abord été connu du grand public en tant que sociologue et historien, Gérard Bouchard n’en trahit pas moins un amour bien sincère des mots et des récits. Inspiré par tous les contes recueillis auprès des détenteurs de notre patrimoine, l’actuel directeur du projet Balsac*, à l’UQAC, s’est lancé dans l’aventure romanesque avec Mistouk, et publiait récemment sa suite, Pikauba (Boréal, 2002 et 2005). Lecteur vorace féru des classiques, Bouchard est néanmoins toujours à l’affût de la surprise qui surgit au détour d’un rayon…
Quels souvenirs gardez-vous de vos premières lectures ?

Mes lectures de jeunesse se résument simplement : Tintin, Spirou et une encyclopédie pour la jeunesse. Après, j’ai découvert, à la bibliothèque de Jonquière, les romans de Jules Verne et une série de romans britanniques pour la jeunesse (je crois qu’il devait y en avoir une quinzaine) qui s’appelait « Les Biggles », et dont tous les héros étaient des aviateurs pendant la Seconde Guerre mondiale.


Parlons de l’époque où les goûts du lecteur adolescent se mêlaient à ceux que l’on prescrivait à l’école.

À l’époque du cours classique, soit entre 15 et 17 ans, on ne nous permettait pas de lire grand-chose. Presque tout était défendu ou à l’index, alors il fallait se procurer les romans autrement. J’ai des souvenirs de Dostoïevski ou de Gogol : Les Âmes mortes, en particulier. C’est un livre qui a meublé mon imaginaire, tout comme les nouvelles de Tchekhov ou Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Et puis, il y a bien entendu Maria Chapdelaine et Menaud, maître-draveur… Un peu plus tard, j’ai été marqué par le Voyage au bout de la nuit de Céline, et aussi Mort à crédit, un roman dont on parle moins, mais qui m’a dévasté.

Qu’est-ce qui vous a tant marqué dans ce dernier ?

Son écriture et son univers, parce que Céline a composé une langue pour décrire ce sentiment que l’on éprouve au bout de la désespérance. Ce fut dévastateur, même si je ne sais pas trop ce que j’aimais là-dedans ; ce n’était pas dans ma nature, moi qui étais plutôt gai et hyperactif. Mais lorsque j’y suis entré, j’ai eu de la difficulté à en sortir. Encore une fois, j’ai préféré Mort à crédit au Voyage…, qui est une série d’aperçus, tandis que dans Mort à crédit, il y a là un absolutisme de la dureté, du désespoir et de la laideur… Je pourrais ajouter à la liste Blaise Cendrars, chez qui j’allais chercher l’exotisme. Je songe à L’Homme foudroyé et Bourlinguer, deux livres faussement autobiographiques d’où se dégageait une certaine vérité. Cendrars a écrit cela, vieillissant, pendant la guerre, reclus à Aix-en-Provence. Et puisque nous sommes dans les classiques, je ne peux pas passer à côté de F. Scott Fitzgerald, de Hemingway ou Steinbeck. Plus tard, j’ai eu ma période Kerouac. Une période fiévreuse, d’ailleurs. Dans ma quarantaine.


Relisez-vous souvent les classiques de la littérature internationale ?

En vieillissant, oui. Depuis une dizaine d’années, je me suis remis à lire Dostoïevski ou Tchekhov. Je suis retourné chez Zola et Flaubert. J’ai ressenti le besoin de retrouver des souvenirs. Il y a un peu de nostalgie là-dedans. Ça doit venir avec l’âge…


Qu’en est-il des œuvres d’ici ?

Je pense à Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, un roman que j’ai lu assez tôt et qui m’a beaucoup marqué. J’aimais la quotidienneté d’un milieu ouvrier qui nous ressemblait, où la vie
n’était pas facile et où il y avait une envie de s’en sortir même si on n’y croyait pas vraiment.


Et qu’en est-il pour la littérature québécoise actuelle ?

J’ai lu La Maison étrangère d’Élise Turcotte et j’ai beaucoup aimé, tout comme La Petite Fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy. Je suis en train de lire Un jardin entouré de murailles de Robert Lalonde. C’est très beau, l’admiration qu’il porte à Yourcenar… Il faut dire que j’ai toujours trois ou quatre livres en même temps. Par exemple, je suis en train de lire une biographie de Tourgueniev. J’aime beaucoup les biographies, mais pas celles sur des hommes politiques. Je préfère la vie des peintres, des écrivains ou des hommes de théâtre.


Il y a sûrement des lectures qui ont accompagné votre parcours universitaire et formé, en quelque sorte, l’historien et le sociologue que vous êtes devenu.

Encore une fois, j’ai lu des classiques. Dans les années 70, je me suis intensément mis à la lecture des penseurs marxistes. Vraiment intensément. Ce fut difficile, mais j’en suis sorti parce que j’entrais dans une sorte d’appauvrissement, d’assèchement de l’esprit et de l’imagination. D’un autre côté, j’ai aussi fréquenté auparavant Max Weber, qui a une pensée plus souple, plus sinueuse. J’ai trouvé que c’était très riche, très humain et respectueux à la fois. J’ai enjambé tous les structuralistes : je ne me sentais pas à l’aise et ça me laissait complètement froid. Je suis donc passé d’un auteur à l’autre et quand j’avais l’impression que j’avais appris ce qu’il y avait à apprendre et que j’entrevoyais les clôtures, j’avais envie d’aller voir ailleurs.

Vous avez appliqué le même principe exploratoire au roman ?

Tout à fait. Pendant quarante ans, j’ai lu presque tous les San-Antonio. Je les achetais par paquet, parfois une trentaine, chez des bouquinistes. Une fois par mois, dans une rage, j’en lisais deux ou trois, surtout en voyage. Chez San-Antonio, il n’y a pas que la folie, car Frédéric Dard avait une écriture admirable : une vie, un rythme. C’était un vrai littéraire. Pour le reste, je m’amusais comme un fou, évidemment. Dans mes deux premiers romans, on peut trouver des petits bouts de truculence inspirés de San-Antonio…

Et quels livres avez-vous envie de lire bientôt ?

Proust. J’en ai lu un peu, mais pas sérieusement. Mon frère Lucien m’a offert l’intégrale en cadeau. Un jour, je vais me précipiter là-dedans et je ne voudrai pas lire autre chose ; c’est pour ça que j’attends un peu. Je vais prendre, un jour, un bain de Proust.


Bibliographie :
Les Âmes mortes, Gogol, Flammarion, coll. GF, 478 p., 15,95 $ Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier, Le Livre de Poche, 306 p., 7,95 $ Maria Chapdelaine, Louis Hémon, Lux Éditeur, 177 p., 6,95 $ Menaud, maître-draveur, Félix-Antoine Savard, Bibliothèque québécoise, 162 p., 8,95 $ Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, Louis-Ferdinand Céline, Folio/Plus et Folio, 558 p. et 628 p., 19,95 $ ch. L’Homme foudroyé et Bourlinguer, Blaise Cendrars, Folio, 448 p. et 512 p., 15,95 $ ch. Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy, Boréal Compact, 414 p., 12,95 $ La Maison étrangère, Élise Turcotte, Leméac, 221 p., 25,95 $ La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy, Boréal Compact, 184 p., 12,95 $ À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Gallimard, coll. Quarto, 2408 p., 60 $ La majorité des romans de San-Antonio sont publiés en version de poche chez Fleuve Noir (env. 10,95 $ ch.). * Ce projet consiste en une banque de données informatisées qui permet la construction automatique des arbres généalogiques des Québécois, et ce, du XVIIe siècle jusqu’à nos jours. Consultez www.uqac.ca/balsac.
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