Libraires d’un jour

Evelyne Brochu : La beauté des paradoxes

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 03/09/2019

Vivre intensément fait sûrement partie des devises de l’artiste. Depuis sa sortie du Conservatoire d’art dramatique en 2005, Evelyne Brochu roule sa bosse dans le métier, que ce soit au théâtre, à la télévision ou au cinéma. On l’a vue récemment dans la série Trop diffusée à ICI Radio-Canada, elle sera de la distribution de la pièce Les 3 sœurs mise en scène par René Richard Cyr au TNM en mars 2020 et elle sortira un album de musique cet automne — rien que ça!

Ses parents, un père chauffeur de taxi et une mère professeure de violoncelle, étaient tous deux de grands lecteurs, ce qui a eu une influence directe sur leur fille unique. Dès l’enfance, Evelyne Brochu passe donc beaucoup de temps en compagnie des livres. « J’ai l’impression que c’est comme une longue amitié, un refuge, mais pas juste ça. Je pense aussi que c’est quelque chose qui nous élève », indique-t-elle. Une sorte de plus-grand-que-soi dont l’accès nous permet de nous faire grandir, métaphoriquement parlant, de quelques centimètres. « Au cinéma, on est quand même en train de regarder des gens vivre et réagir, tandis qu’avec la littérature on est à l’intérieur des pensées, poursuit-elle. Pour moi, c’est l’art le plus intime, donc possiblement le plus authentique. Quand on rencontre la vérité d’un personnage, ça nous permet d’être plus confortables avec la nôtre, peut-être. » Ce qui n’est pas très éloigné de son travail d’actrice qui permet d’incarner plusieurs vies, d’explorer des façons d’être, d’occuper différemment l’existence.

Une des premières héroïnes qu’elle a rencontrées fut Ani Croche, un personnage de Bertrand Gauthier à qui tout arrive et qui assume sa personnalité quelque peu rebelle. « Après ça, il y a eu les “Frissons”. Je mentirais si je disais que je ne les ai pas lus. Puis il y a eu Stephen King avec Simetierre », raconte l’actrice. C’était le premier livre très épais qu’elle lisait, ce qui l’a aussi remplie de fierté. « Même si l’horreur n’est pas du tout un genre que je lis présentement, je pense que quand on est jeunes, on est à la recherche de sensations fortes, on souhaite connaître les limites du réel, contrôler nos peurs. » Pour Evelyne Brochu, chaque lecture a son utilité, à commencer par le plaisir ressenti lorsqu’on s’y adonne.

Les mondes oniriques
L’aventure littéraire s’est naturellement poursuivie, et les œuvres ont fait suite à d’autres qui constituent aujourd’hui pour une bonne part l’essence et la matière de l’artiste. Du nombre des auteurs qui ont eu une forte ascendance chez Brochu, Marguerite Duras trône en haut de la liste : « Il y a quelque chose dans son écriture qui me touche à un niveau presque subliminal. » Elle a commencé comme beaucoup de monde par L’amant, mais Un barrage contre le Pacifique l’a spécialement bouleversée. « C’est peut-être le rapport à la mer, le paradoxe du défi insurmontable de vivre mêlé à la langueur et à la sensualité, souligne-t-elle. Il y a quelque chose aussi quand une œuvre te parle de tout en même temps. Ce n’est pas nécessairement l’histoire, c’est comme un regard sur la vie, avec une grande poésie, un mystère, quelque chose de profondément féminin dans ce que ça a de non conventionnel. » Une force vive, une intensité qui ne préserve rien et qui endosse ses extrêmes.

Elle a également été prise d’assaut par Haruki Murakami, d’abord avec Chroniques de l’oiseau à ressort, mais aussi Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil et d’autres. « Je trouve qu’il y a dans ses livres quelque chose de presque psychanalytique. Il y a des obsessions qui reviennent, il y a le rêve. C’est très symbolique. » L’aspect fantastique qui surgit au fil d’une écriture minimaliste entraîne le lecteur dans une zone qui peut effectivement rappeler le Das Unheimliche de Freud, cette inquiétante étrangeté qui survient au cœur même de l’intime et du quotidien. L’adversaire d’Emmanuel Carrère relève aussi d’une certaine façon, quoique de manière radicale, de ce flou qui sépare la réalité de l’histoire inventée en faisant le récit de cet homme qui se fabriqua de toutes pièces une vie de pacotille, réussissant à faire croire à tout son entourage, femme et enfants compris, qu’il pratiquait la médecine alors que dans la plus grande solitude, il ne faisait rien. Evelyne Brochu évoque aussi Le cœur est un chasseur solitaire, qu’elle considère comme un très grand livre de l’Américaine Carson McCullers, sorte de prodige qui publia ce premier roman en 1940, à l’âge de 23 ans. À une époque où elle avait « besoin d’éclatement », dit-elle, Henry Miller et « son espèce d’absence totale de culpabilité et sa grande liberté » a su l’exaucer avec sa trilogie « La crucifixion en rose », composée de Sexus, Plexus et Nexus.

La clairvoyance des désespérées
Evelyne Brochu figure également à la programmation du Festival international de la littérature (FIL). Elle sera de l’événement Nelly & Sylvia les 20 et 21 septembre à la Place des Arts, pour prêter sa voix aux mots de l’écrivaine Nelly Arcan au côté d’Alice Pascual, qui livrera quant à elle les phrases de Sylvia Plath. Deux auteures à la fin tragique dont les textes résonnent d’une profonde détresse intérieure, ce qui ne semble pas faire peur à notre invitée. Elle aborde plutôt leurs univers avec une lucidité éclairante : « Il y a une honnêteté frontale chez ces deux femmes qui est peut-être aussi la clé pour s’en sortir. » Chez Arcan, elle parle entre autres de Putain, du rapport à la mère qu’on y retrouve et de celui, pathologique, au corps, qui continue à être tu et à inspirer de la honte, selon Brochu. « Ce sont des thématiques taboues qui sont justement mises sous le tapis de toutes les vies de femmes et que Nelly Arcan est allée soulever dans un grand fracas, avec une sorte de brutalité salvatrice », analyse-t-elle. D’autres romans d’ici l’ont ravie, comme Les maisons de Fanny Britt, une auteure qu’elle affectionne particulièrement, et, comme plusieurs, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette. « Quel grand roman! » n’hésite-t-elle pas à clamer, deux fois plutôt qu’une. Quant à son ultime livre québécois, elle décerne la palme à L’énigme du retour de Dany Laferrière. « C’est comme un long haïku. Il y a quelque chose dans la forme de ce roman-là qui est exceptionnel, dit-elle. Je trouve que ce gars-là a une façon de nous transporter. C’est peut-être lui qui recoupe Duras et Murakami. La sorte de magie poétique qui se cache derrière le réel, ils réussissent à la saisir. »

En plus de toutes les choses qui l’occupent, il y a aussi son nouveau rôle de maman, ce qui n’a pas freiné la lecture, qu’elle pratiquait après les moments d’allaitement, par exemple avec Le lambeau de Philippe Lançon. Ce récit conserve une lumière malgré le sombre tableau d’un homme qui a survécu à un attentat et qui tente de se reconstruire, entre autres grâce à l’art. Une amie lui a suggéré l’excellent Eureka Street de l’auteur de l’Irlande du Nord Robert McLiam Wilson, un roman dans lequel Belfast vit de violence, d’amitié, de politique et d’humour dans une écriture maîtrisée.

Comme interprète, elle a longtemps rêvé de jouer Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, qui exprime la difficulté d’aimer. Mais elle dit avoir envie maintenant de quelque chose de plus « lumineux ». Peut-être Médée de Corneille, dit-elle : « Dans l’extase des mots, c’est dur d’aller plus loin que ça. C’est plus large que la parole. »

Les foudroiements reçus au contact de livres significatifs agissent comme propulseur chez Evelyne Brochu. « C’est un grand moteur artistique. Lire me donne envie d’écrire, lire me donne envie de jouer, lire me donne envie de vivre avec plus de passion, plus d’audace. » C’est à travers les destins de femmes, l’américanité, le rêve, l’amour, les fresques familiales, tous des thèmes qu’elle aime côtoyer dans les livres, qu’elle trouve les moyens de s’élever et de s’accomplir.


Photo : © Bien à vous

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