Libraires d’un jour

Denys Arcand: La lumière des livres

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 04/03/2008
De son propre aveu, rien ne destinait Denys Arcand ou ses frères Bernard (anthropologue) et Gabriel (comédien) à des carrières dans le domaine des arts et des lettres. Pourtant, relativement tôt dans sa vie, le cinéaste a eu la piqûre pour les nourritures de l’esprit, ce qui n’a pas tardé à faire de lui le chroniqueur inquiet du Déclin de l’empire américain, des Invasions barbares et de L’Âge des ténèbres.
«À l’origine, nous venons d’un petit village appelé Deschambault et, chez nous, quand j’étais enfant, il n’y avait pas un seul livre», me confie Arcand, histoire de contredire d’entrée de jeu mes idées reçues. Ce qui ne l’empêche pas d’enchaîner avec ses premiers émois de lecteur: «À 12 ans, au collège où j’allais, comme tous mes compagnons, je dévorais les romans de guerre d’un auteur anglais très populaire, le Capitaine Jones, qui avait été pilote de chasse. Ses livres racontaient les histoires de la bataille d’Angleterre durant la Deuxième Guerre mondiale.»

Au-delà de l’évocation amusée de ces lectures très masculines dont raffolaient tous les garçons de son âge, Denys Arcand souligne un détail biographique d’une importance capitale pour son développement intellectuel: «Quand ma famille a déménagé à Montréal, j’avais 12 ans. Nous sommes allés rester sur la rue du Parc Lafontaine près de la bibliothèque municipale, se souvient-il. Et à 13 ans, je ne pourrais pas vous dire pourquoi, je marchais dans le voisinage et je suis entré dans cet endroit. J’ai découvert la section jeunesse de la bibliothèque. J’ai pris un livre, je ne me souviens même pas duquel, et j’ai commencé à le lire…»

Le cœur a ses raisons
S’il ne se souvient pas des lectures imposées par ses professeurs, le cinéaste se rappelle des heures et des heures passées à la bibliothèque municipale ou encore celle du collège: «Je lisais dès que j’avais vingt minutes de libres. Et jusqu’à l’âge de 19 ou 20 ans, que des romans. À la même époque, j’ai commencé à aller au cinéma, voir les films étrangers qui nous faisaient rêver. J’étais loin de penser que je ferais carrière dans ce domaine. À la fin du cours classique, je me suis inscrit en histoire, par défaut, parce que nos parents avaient fait des sacrifices terribles en venant vivre à Montréal, ville qu’ils n’aimaient pas, pour que leurs fils puissent accéder aux études supérieures. Moi, j’adorais le théâtre, écrire pour le théâtre, jouer au théâtre… Mais j’ai choisi l’histoire en me disant qu’au moins, je pourrais gagner ma vie dans l’enseignement.»

La passion pour le théâtre, qu’il partageait avec ses frères cadets, pousse Denys Arcand à fréquenter des grands dramaturges: Racine, Corneille, Molière, mais aussi Shakespeare. Mais à la Faculté d’Histoire, Denys Arcand lit Edward Gibbon (Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain), Charles et Mary Beard (Rise of American Civilisation), et autres ouvrages spécialisés dont on comprend, juste à lire les titres, l’influence qu’ils auront sur l’œuvre à venir. «Je suivais en même temps des cours en littérature, parce que j’aimais écrire. J’aimais les Lettres, et je me demandais encore si je ne serais pas journaliste, en fin de compte. Ce qu’on lisait à la faculté, en ce temps-là?, poursuit le cinéaste. Le grand triumvirat en littérature française de l’époque: Camus, Sartre, Malraux, mais aussi Anouilh, Montherlant, Salacroux et un tas d’auteurs tombés dans l’oubli aujourd’hui. J’étais boulimique parce que je voulais rattraper le retard et combler les trous béants creusé dans ma culture par la mise à l’index de certaines œuvres. Alors, je me suis aussi plongé dans Maupassant, Flaubert, Stendhal, Hugo, presque tout XIXe siècle français.»

Livres d’ici
Évidemment, à l’aube de la Révolution tranquille (qui n’est pas une séquelle de Mai 68, n’en déplaise au grand uchroniste du Journal de Montréal, Richard Martineau), avec l’éveil de la conscience nationaliste québécoise, les auteurs d’ici étaient forcément à l’ordre du jour pour le futur cinéaste de l’Office national du film: «Je pense tout de suite à Yves Thériault, à Marcel Dubé, à Gabrielle Roy, à Germaine Guèvremont. C’était encore tôt pour Anne Hébert, qui était presque exclusivement poète et qui ne nous avait pas encore donné ses grands romans. Le corpus classique, et pas encore abondant, de la littérature québécoise. Mais à l’université, je me suis joint au groupe de Parti Pris, où j’étais théoriquement le critique de cinéma attitré, et je lisais les œuvres des écrivains que je côtoyais: Paul Chamberland, André Major, Gérald Godin.»

À la question piège de savoir s’il peut nommer cinq titres devant obligatoirement faire partie de l’hypothétique bibliothèque idéale, Denys Arcand répond avec embarras: «L’ennui, c’est qu’à cinq titres seulement, elle ne peut pas être idéale. Mais attendez voir, je vais essayer. Proust et sa Recherche… Tout Shakespeare, c’est requis. Montaigne. Freud, quoique je ne sache pas quel livre en particulier… L’Interprétation des rêves, tiens. De Flaubert, hum, Madame Bovary; on n’en sort pas, même quand on voudrait être original. Et chez les contemporains, je choisirais W.G. Sebald.»

Et chez nous? «Au Québec, c’est compliqué parce qu’il y a, à mon sens, de forts bons romans, pris isolément, mais il n’existe pas d’œuvres qui occupent tout l’horizon. D’abord parce que le Québec n’est pas propice au développement d’une telle œuvre. Mais tiens, je dirais la trilogie de récits autobiographiques où Michel Tremblay, qui était presque mon voisin dans ma jeunesse, raconte une éducation intellectuelle très similaire à la mienne.»


Bibliographie :
Froid coupant du dehors. Paul Chamberland, l’Hexagone, 100 p., 12,95$ Un simple soldat, Marcel Dubé, Typo, coll. Théâtre, 160 p., 10,95$ Madame Bovary, Gustave Flaubert, GF/Flammarion, 540 p., 6,95$ L’Interprétation des rêves, Sigmund Freud, PUF, 584 p., 63,95$ Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain (2 tomes), Edward Gibbon, Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1230 p. et 1290 p., 49,95$ et 54,95$ ch. Histoires de déserteurs, André Major, Boréal, 464 p., 29,95$ À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Gallimard, coll. Quarto, 256 p., 57$ Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy, Boréal Compact, 416 p., 14,95$ Les Émigrants, W. G. Sebald, Folio, 308 p., 19,95$ Un ange cornu avec des ailes de tôle, Michel Tremblay, Leméac, coll. Babel, 312 p., 12,50$
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