Libraires d’un jour

Daniel Bélanger: Se reconnaître ou parfois s’échapper de soi

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 24/05/2011
Dix ans après la publication d’Erreur d’impression, l’auteur, compositeur et interprète Daniel Bélanger fait paraître Auto-stop, un opuscule aux allures de journal intime et poétique dans lequel il revisite un événement de sa jeunesse. Du coup, nous avons sauté sur l’occasion de récapituler avec lui les lectures récentes et anciennes qui ont marqué son imaginaire de créateur.
Chez les Bélanger, durant l’enfance de Daniel, les rayons de la bibliothèque familiale ne débordaient pas de livres. Cependant, la lecture était une activité de choix: «J’ai acquis le goût par osmose, à force de voir mes aînés le nez plongé dans un bouquin. Encore heureux qu’il y avait la bibliothèque municipale, où l’on allait s’approvisionner tous ensemble pour la semaine.» Avec humilité et humour, l’auteur d’«Opium» et de «La folie en quatre» se remémore l’évolution de ses goûts de lecteur, des premiers albums de bande dessinée jusqu’à ces anthologies de poésie française qui auraient une incidence non négligeable sur son imaginaire créateur, sur son destin également: «Depuis toujours, je choisis mes lectures selon que j’ai envie d’échapper à mes petits tracas quotidiens, mes désarrois intimes, ou alors au contraire selon mon désir d’y plonger jusqu’au cou, de m’y immerger, de chercher une sorte de catharsis.»

Tiens, cette éducation aux plaisirs livresques n’est pas sans rappeler les anecdotes colligées par Michel Tremblay dans Un ange cornu avec des ailes de tôle; le rapprochement a de quoi faire sourire, quand on considère que Bélanger signait il n’y a pas si longtemps pour le metteur en scène une adaptation des Belles-sœurs de Tremblay en comédie musicale. Alors, un auteur fétiche, Michel Tremblay? «Pas forcément, avoue Bélanger. Mais je me rappelle avoir été interpellé par son roman Hôtel Bristol, New York, NY, à propos duquel l’ensemble de la critique n’avait pas été tendre. Je l’avais lu par curiosité et aussi parce que je voulais forger ma propre opinion. Au Québec, on a trop souvent le réflexe de se complaire dans le consensus, l’unanimité bébête.»

Un roman, un seul, lu il y a très longtemps, aura suffi pour séduire à tout jamais Daniel Bélanger et faire de lui un assidu de l’œuvre de l’Américain John Irving: «J’étais au cégep, je pense, quand j’ai lu Le monde selon Garp, et je crois bien avoir lu tous ses livres par la suite. En tout cas, son plus récent (Dernière nuit à Twisted River) est sur ma liste de bouquins pour l’été. Ce que j’apprécie le plus chez lui, c’est cette manière de concevoir et de représenter la réalité sous un angle inattendu et toujours original. C’est comme cette scène où un avion s’écrase sur la maison à vendre que Garp vient tout juste de visiter; on se serait tous attendus à ce qu’il passe son tour, mais il décide de l’acheter, convaincu qu’elle était désormais statistiquement à l’abri de tout autre accident du genre. C’est pour des passages dans ce genre-là que je suis devenu un fidèle, lui pardonnant même les flèches qu’il avait décochées aux Québécois pour leur soi-disant paresse dans un autre roman, et qui lui avaient valu les foudres de la critique d’ici.»

Notre libraire d’un jour ne fait aucun secret de son admiration pour l’écrivain de toutes les petites et grandes mélancolies, Gilles Archambault, dont il a fait la découverte à travers un recueil de nouvelles au titre des plus irrévérencieux: «Il y a quelque chose de baveux dans le fait d’intituler un livre L’obsédante obèse et autres agressions, et ce sens de la provocation m’a d’emblée charmé. Cela dit, Archambault, c’est beaucoup plus que de la provocation, c’est un style, une petite musique bien personnelle qu’on retrouve d’un livre à l’autre. Je peux dire en tout cas qu’il m’a influencé et que cette influence, à mes yeux, s’étalait à pleines pages dans mon propre premier recueil de textes épars, Erreur d’impression. Cela dit, je n’aurais jamais la prétention de me comparer à Archambault, qui est dans une classe à part.»

Au rayon des classiques, Bélanger nous a surpris par l’inclusion dans son palmarès d’un ouvrage découvert sur le tard et qui a quelque chose de l’ovni dans l’histoire de la littérature: Le Diable au corps. «Difficile de croire que Radiguet avait 17 ans quand il a écrit ce roman, son premier, de s’enthousiasmer celui qui considère qu’il était vieux, à 30 ans, au moment de la sortie de son premier disque. En tous cas, il y a quelque chose de vraiment admirable chez cet écrivain qui a su accoucher d’une œuvre aussi maîtrisée à un si jeune âge.»

Logeant à une toute autre adresse esthétique, Philippe Djian compte également parmi ces écrivains dotés d’une voix individuelle et inimitable dont Daniel Bélanger fréquente l’œuvre avec assiduité: «Comme tout le monde, je suppose, j’ai appris à le connaître avec 37°2, le matin, le livre, puis le film. J’ai retenu son livre Incidences. C’est drôle, mais je me suis toujours senti proche de son univers. Peut-être le fait qu’il ait tâté de l’écriture de chansons, pour Stéphane Eicher, et qu’on retrouve dans ces chansons comme dans ses romans cette même voix bien à lui, y est-il pour quelque chose…»

Bien qu’au fil de sa carrière de chanteur populaire il ait côtoyé de près le rock et ses excès, Bélanger n’a rien du bad boy ou du clochard céleste. Pourtant, à la grande surprise de celui dont «la bohème s’use», il n’a pas été insensible à l’univers décadent d’un Pedro Juan Gutiérrez: «Je n’ai jamais été un grand fan des écrivains maudits, des peintres des bas-fonds manière Bukowski. Mais si la Trilogie sale de La Havane m’a tant plu, c’est peut-être parce qu’elle nous sortait de nos idées reçues sur Cuba, de nos images de cartes postales et de Club Med, pour nous montrer plutôt l’envers du régime, la vie quotidienne des paumés, des exclus et des laissés-pour-compte loin des touristes et des plages.»

L’année dernière, notre libraire d’un jour a été particulièrement touché par sa lecture de Je ne veux pas mourir seul de Gil Courtemanche, un ouvrage franchement douloureux: «C’est un livre qui a dû être tellement difficile à écrire; comme dans ses chroniques, Courtemanche fait preuve d’une telle lucidité, d’un tel sens critique à l’égard de notre monde, de nous, mais surtout de lui-même. C’est un personnage unique et, chose bizarre, rien ne me destinait à l’apprécier parce que mon premier contact avec lui remonte à une chronique où il s’élevait contre l’unanimité suspecte des éloges qui m’étaient réservés. Cela dit, sur le fond, je lui donne tout à fait raison: il faut toujours se méfier de l’unanimité, de la pensée en troupeau.»


Bibliographie :
Le Monde selon Garp, John Irving, Points, 678 p. | 9,95$ L’Obsédante Obèse et autres agressions, Gilles Archambault, Boréal, 148 p. | 15,95$ Le Diable au corps, Raymond Radiguet, Librio, 192 p. | 3,95$ Incidences, Philippe Djian, Gallimard, 240 p. | 33,95$ Trilogie sale de La Havane, Pedro Juan Gutiérrez, 10/18, 448 p. | 18,95$ Je ne veux pas mourir seul, Gil Courtemanche, Boréal, 168 p. | 19,95$
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