Libraires d’un jour

Damien Robitaille: Élargir ses horizons

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 28/09/2011
Grâce au succès de ses albums L’homme qui me ressemble et Homme autonome, le sympathique auteur-compositeur-interprète natif du nord de Toronto a su se tailler une place bien à lui dans le paysage musical québécois. Entre deux enregistrements de son émission estivale à l’antenne d’Espace musique, Jamais trop tard pour les standards, Damien Robitaille a trouvé du temps pour parler des lectures qui ont influencé sa vie et son parcours.
À la question usuelle sur ses premiers émois liés aux livres, notre libraire d’un jour a plongé dans les souvenirs de son enfance en milieu rural ontarien. «Ma mère me lisait un livre illustré du Dr Seuss tous les soirs et mon préféré s’intitulait Hand, Hand, Fingers, Thumb. Ça racontait l’histoire d’une troupe de singes qui tapaient sur des tambours. C’était très musical, quasiment du rap et ma mère qui animait des camps d’été le lisait de façon formidable.» Et quand je lui suggère la possibilité que ce rituel de l’heure du dodo l’ait prédestiné à une carrière en chanson populaire, Damien Robitaille s’en étonne lui-même: «C’est fou, j’avais jamais pensé à ça!»

Au fil des années, les lectures se sont suivies sans forcément se ressembler, dans l’une et l’autre des deux langues parlées dans la maison familiale: il évoque par exemple les bouquins pour la jeunesse d’Ann Hodgman en jurant que ce titre qui lui revient en tête, Stinky Stanley Stinks Again, n’est pas un commentaire désobligeant à mon égard. Et si le plus québécois des chanteurs ontariens de sa génération se souvient d’avoir lu des bandes dessinées américaines (la série «Archie») et francophones («Astérix», «Tintin», «Les Schtroumpfs») tout au long de sa jeunesse, c’est aujourd’hui le travail réaliste de Michel Rabagliati qui suscite son admiration.

«Adolescent, je lisais pas mal de Michael Crichton, des affaires de même», me confie l’auteur du «Voyeur planétaire» qui ne se définit cependant pas comme un inconditionnel de la science-fiction. «Je me suis toujours passionné pour les sciences, mais j’aime pas quand les livres de SF sont trop “flyés”. C’est sûr que dans Le parc jurassique, il y avait des dinosaures clonés, mais c’était présenté de façon assez plausible pour qu’on y croie.» Cette exigence de crédibilité découle sans doute de la fréquentation antérieure par Robitaille des romans de Jules Verne. «Les romans de Verne racontent des aventures extraordinaires, mais restent ancrés dans la réalité de son époque. Je me rappelle d’une scène de chasse à la baleine assez saisissante dans Vingt mille lieues sous les mers, un vrai carnage qui se déroule comme si de rien n’était!»

Les rapports entre les êtres humains et le règne animal sont des préoccupations pour celui qui se définit volontiers comme un passionné d’ornithologie. «J’ai lu pas mal d’ouvrages sur les oiseaux, entre autres ceux de Roger Tory Peterson qui me fascinent.» Mais il avoue du même souffle que les passages documentaires de Moby Dick ont fini par lui faire abandonner le chef-d’oeuvre de Melville.

D’autres perspectives
Depuis la fin de l’adolescence, pourtant, le musicien et chanteur aujourd’hui trentenaire s’intéresse à ces classiques, dans les pages desquels il se plonge par nécessité d’alimenter sa culture personnelle. «J’ai adoré les romans de John Steinbeck – Les raisins de la colère, Des souris et des hommes, À l’est d’Eden – peut-être parce qu’ils parlaient de la campagne et qu’ils me rappelaient mon village.» Et si le natif de La Fontaine avoue avec un sourire dans la voix qu’il n’a guère fréquenté les Fables que l’on sait, il cite avec beaucoup de ferveur les romans de Dostoïevski qu’il a dévorés, Crime et châtiment, Les Frères Karamazov, L’Idiot et Les Possédés, dont l’univers semble un peu plus éloigné de l’expérience quotidienne du jeune Damien. «Mon intérêt pour lui est peut-être lié à mes racines esteuropéennes, m’apprend mon interlocuteur. Ma mère est d’origine ukrainienne, après tout.»

Au rayon des classiques du corpus, Robitaille signale Les trois mousquetaires. «Ces vieux livres permettent de découvrir d’autres périodes que la nôtre, de savoir comment les gens vivaient et pensaient dans ce temps-là.» De ses lectures, notre libraire d’un jour s’attend à ce qu’elles contribuent à élargir ses horizons, qu’elles l’obligent à revoir ses perspectives. Fervent lecteur de la Bible (sa mère est également pasteure), Robitaille reconnaît que certaines de ses chansons sont ponctuées d’allusions à certains livres du livre des livres.

Grand lecteur de biographies, comme de raison consacrées à des personnages qu’il admire, notre «homme autonome» a énormément apprécié Catch a Wave: The Rise, Fall and Redemption of the Beach Boys’ Brian Wilson, de Peter Ames Carlin (encore inédite en français) ou, dans une tout autre tonalité, l’autobiographie du psychanalyste Carl Gustav Jung, que lui avait recommandée un copain qui savait son intérêt pour la psychanalyse et les rêves.

Plus sensible aux titres, aux thèmes et même aux couvertures des bouquins dans lesquels il se plonge qu’aux critiques dans les médias, Damien Robitaille ne veut pas perdre son temps à lire des oeuvres qui n’auront pas d’impact réel sur sa vie. «Ce printemps, en France, je cherchais quelque chose à lire et j’ai choisi L’énigme du retour de Dany Laferrière, qui m’a beaucoup plu. J’étais en Haïti quelques mois avant avec l’équipe d’Infoman et la lecture de ce roman m’a ramené là-bas; je trouvais ça bien écrit et surtout conforme à l’image que j’ai gardée de ce pays, ses couleurs, ses odeurs. Et puis, en tant qu’Ontarien installé au Québec, je me suis toujours senti comme une sorte d’exilé.»

Ces temps derniers, en marge de son apprentissage de l’espagnol, Robitaille est retourné aux oeuvres de García Márquez qu’il avait déjà lues en français. «Cent ans de solitude et L’amour au temps du choléra, bien sûr, mais surtout les nouvelles comme Funérailles de la grande Mémé. Je trouve ça toujours intéressant de pouvoir lire un auteur dans sa langue, pour voir si les traducteurs ont réussi à capter l’essence d’un style.»


Bibliographie :
LE CHAT CHAPEAUTÉ, Dr Seuss, Pocket | 8,95$ PAUL A UN TRAVAIL D’ÉTÉ ET PAUL À QUÉBEC, Michel Rabagliati, La Pastèque, 24,95$ et 27,95$ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS, Jules Verne, Le Livre de Poche | 13,95$ LES OISEAUX DU QUÉBEC ET DE L’EST DE L’AMÉRIQUE DU NORD, Roger Tory Peterson, Broquet | 29,95$ LES RAISINS DE LA COLÈRE, DES SOURIS ET DES HOMMES ET À L’EST D’EDEN, John Steinbeck, Folio et Le Livre de Poche entre 7,95$ et 19,95$ CRIME ET CHÂTIMENT, LES FRÈRES KARAMAZOV, L’IDIOT ET LES DÉMONS (LES POSSÉDÉS), Fédor Dostoïevski, Folio entre 13,75$ et 15,95$ LES TROIS MOUSQUETAIRES, Alexandre Dumas, Folio | 10,75$ MA VIE: SOUVENIRS, RÊVES ET PENSÉES, Carl Gustav Jung, Folio | 17,95$ L’ÉNIGME DU RETOUR, Dany Laferrière, Boréal | 14,95$
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