Libraires d’un jour

Chloé Sainte-Marie : La voie poétique

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 24/10/2014

Par Isabelle Beaulieu

En octobre, Chloé Sainte-Marie fait paraître À la croisée des silences qui comprend deux disques, un chanté, l’autre récité. Ce nouvel album est né du besoin de l’interprète de transmettre la parole qui passe à travers le temps, au moment où elle a vu son amour – le cinéaste Gilles Carle – « partir à petit feu, tellement lentement, mais tellement sûrement ». Sa lecture du poème « Lassitude » de Saint-Denys Garneau lui permettra de panser quelques blessures. « Ce poème m’a aidée à vivre », dit-elle. Pour Chloé Sainte-Marie, c’est maintenant l’heure de la renaissance.

Lorsqu’on offre le café à Chloé Sainte-Marie, on a pour réponse : « Je ne bois plus de café depuis 1990. Si je buvais du café, j’en prendrais pas un, j’en prendrais dix par jour! » Demander à la chanteuse d’être notre libraire d’un jour, c’est nécessairement s’attendre à un entretien ardent, une rencontre authentique et sans demi-mesure, à la hauteur de sa passion vive et de sa grande humanité. « Quand j’aime quelque chose, je l’aime à la folie. Ou j’aime ou j’aime pas. » C’est aussi de cette façon qu’elle aborde la littérature, à bras le corps, immensément: « Je ne lis que de la poésie. »

C’est sans complaisance que notre invitée parle de son sujet de prédilection. On pourrait dire qu’elle vit, qu’elle incarne la poésie. Pour elle, ce n’est pas qu’un genre ou une forme littéraire, c’est une prise de position, un mode de vie. « Le poème on peut le lire cent fois, et cent fois c’est autre chose qui apparaît. C’est un objet parfait. » Elle est entrée en poésie un peu comme on entre en religion : avec ferveur et illumination. « Quand le poète écrit un poème, je me demande s’il s’en rend compte. » Comme si l’artiste était dans une sorte de sphère parallèle qui le place en position de canalisateur.

À quand au juste remonte cet amour pour la poésie? « Avant même que je sache lire. Quand j’avais cinq ans, mon père est devenu baptiste. Il y avait partout sur les murs de la maison et dans les miroirs des versets de la Bible. Je voyais les lettres comme des tiges, comme des arbres et j’avais envie de les décrypter pour comprendre. L’écriture m’est rentrée dans le corps par sa graphie. » Elle éprouve une fascination, mais aussi une certaine crainte de ces versets, par exemple ceux qui font l’annonce prochaine de l’Apocalypse. Si Chloé Sainte-Marie est la fille d’un seul genre, son père est l’homme d’un seul livre puisqu’il possédait une immense bibliothèque exclusivement composée d’exemplaires de la Bible dans des versions différentes. Ça, et le Dictionnaire encyclopédique Quillet, une encyclopédie d’une dizaine de tomes illustrés : « C’est là que j’ai vu les premiers nus, toutes les œuvres de Bouguereau, de Picasso, de Goya. » Il faut attendre l’école secondaire pour que Chloé se mette à lire autre chose, dont les dramaturges Tchekhov, Beckett, Ionesco, Tremblay, Tennessee Williams; elle adorait le théâtre.

À 18 ans, la rencontre déterminante avec le cinéaste Gilles Carle change toute sa perspective. Un monde s’ouvre à elle. « Le premier soir avec lui, j’ai rencontré Gaston Miron et Joséphine Bacon. J’ai rencontré le monde profane, vulgaire – dans le sens le plus noble du mot « vulgaire » –, sauvage, pur, et c’est ça que j’ai aimé. » Parmi ses auteurs préférés, elle nomme d’emblée Roland Giguère, Fernand Ouellette, Bruno Roy, puis Gilles Hénault et Denise Boucher qu’elle fréquente à l’époque au carré Saint-Louis. « J’ai connu les poètes avant de connaître les poèmes. »

Mais à quoi ça sert au juste, la poésie? « Ça sert à prédire ce qui s’en vient. Les poètes voient ce que les politiciens ne voient pas. C’est une sorte de folie qu’ils ont en eux. » Dans son nouvel album, en plus du français, du latin et de l’innu, elle chante en « exploréen », la langue inventée par Claude Gauvreau. Comment fait-elle pour s’approprier ces paroles en apparence hermétiques? « Le poème a le sens qu’on lui donne. Comme “Jappements à la lune”, le titre donne la direction à prendre. Quand j’ai découvert Gauvreau, entre autres avec Étal mixte, j’avoue que ça m’a donné un choc parce qu’il a fait fi de toutes les structures, toutes les mesures, il a tout réinventé. Dans un monde de contraintes, il s’est donné toutes les libertés. » C’est ce qui séduit la chanteuse, cette permission que les poètes s’octroient de redéfinir les lieux communs. L’artiste change le monde, le fait évoluer.

Quand on lui demande de parler de quelques œuvres marquantes, c’est un formidable foisonnement. L’âge de la parole de Giguère, À l’extrême du temps de Fernand Ouellette, toute l’anthologie de Gilles Hénault. « Le poème “Tout ce que je sais” de Patrice Desbiens [dans le recueil Les abats du jour], je le trouve renversant. » D’autres? Un thé dans la toundra de Joséphine « Bibitte » Bacon. « C’est un phénomène unique en poésie. Elle trouve et invente des choses comme elle seule peut le faire. » Puis, en réponse à la question de ce qu’elle lit en ce moment, elle sort de son sac, le sourire aux lèvres, Le dandy de Jean-Paul Daoust, un autre ami poète.

Toujours à l’affût, l’amoureuse des mots est en constante recherche d’un poème qui la révèlera à elle-même. Si elle parle beaucoup des auteurs consacrés, elle n’est pas moins au courant de tout ce qui éclot actuellement chez les plus jeunes. Audrey Gauthier, Marie-Ève Blanchard et Danny Plourde sont des auteurs qui figurent sur ses disques.

Peu importe les générations, le poème existe dans la pérennité. « L’art c’est la couleur intérieure. La poésie c’est un miroir qui nous montre en pleine face qui on est, qu’est-ce qu’on vit, notre laideur, notre beauté, notre force. Ça passe à travers l’espace, la verticalité et l’horizontalité. »

Étant persuadée que l’âme demeure, Chloé Sainte-Marie parle aux morts comme aux vivants et fait bien attention de cultiver sa voie intérieure à la source éloquente des mots. Mais elle spécifie que c’est le poème qui la choisit et non elle qui choisit le poème. Comme on ne choisit pas d’aimer ou de ne pas aimer Chloé Sainte-Marie. Son intensité et sa folle sagesse réussissent immédiatement à nous conquérir.

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