Libraires d’un jour

Bryan Perro: Lire avec les loups

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 17/12/2008
Issu du milieu du théâtre, Bryan Perro connaît une gloire planétaire avec sa série de romans pour la jeunesse Amos Daragon, traduite en une vingtaine de langues. Sa carrière romanesque avait néanmoins débuté plusieurs années avant, avec, notamment, les romans Pourquoi j’ai tué mon père et Marmotte. Alors qu’il entreprend une nouvelle série fantastique sur les loups-garous, Wariwulf (le tome inaugural, Le premier des Râjâ, vient de paraître aux Intouchables), le libraire l’a rencontré pour discuter de ses émois littéraires.
J’ai fait la connaissance de Bryan Perro il y a des années, bien avant le succès sans précédent des aventures d’Amos Daragon, mais l’admirable simplicité du bonhomme et son étonnante modestie me déconcertent toujours. Bien qu’il soit aujourd’hui l’un des romanciers québécois les plus lus ici comme à l’étranger, Perro est en effet demeuré humble et posé. Par moments, il donne l’impression de souffrir du syndrome de l’imposteur, encore étonné du fait que les Beauchemin, Godbout et autres poids lourds de nos lettres le saluent comme un confrère quand ils le croisent dans ces salons du livre où il triomphe.

Gêné par son arrivée tardive dans le monde de la lecture, il évoque avec hésitation ses premiers émois: «J’ai commencé à lire à 14 ans, avec Le mystère du triangle des Bermudes, un livre qui expliquait comment des extraterrestres viennent enlever des bateaux dans la mer des Caraïbes!, rigole-t-il. Et j’ai adoré ça. Après, le premier roman que j’ai choisi, que j’ai lu en entier est Rambo de David Morrell, le premier volet des aventures du héros immortalisé à l’écran par Sylvester Stallone.» À cette époque, les loisirs du jeune Bryan sont essentiellement sportifs — à 12 ans, il court le marathon de Montréal, à 15 ans, il est un joueur étoile de basket-ball. Pourtant, ce parcours de sportif aura son écho livresque, notamment dans Pourquoi j’ai tué mon père, qui justement s’inspire de son aventure de marathonien. Grand amateur de BD, Perro suit aussi les aventures de Rahan dans l’hebdomadaire Pif Gadget.

L’autre «p’tit gars de Shawinigan» connaît son premier grand choc culturel durant un séjour d’études d’un an au Portugal, alors qu’il a 17 ans: «À Lisbonne, j’ai fait une expérience culturelle totale: littérature, Histoire, architecture. J’ai visité tous les musées, j’ai fréquenté les théâtres en portugais, je me suis mis à lire la poésie de Camões, de Pessoa. En un sens, j’ai découvert la culture portugaise avant la québécoise.» De retour au Québec à 18 ans, Bryan Perro étudie en psychologie. Mais c’est sa victoire au concours «Cégeps en spectacle», en 1988, qui le fait bifurquer vers le théâtre et l’écriture. Désormais inscrit en théâtre, le futur créateur d’univers mythiques se passionne pour de grands classiques de la dramaturgie: Sophocle, Aristophane, Euripide, Eschyle. «J’avais l’impression d’avoir retrouvé mes extraterrestres d’antan. Et les concepts de catharsis, de fatalité, etc., se remémore l’auteur. Je découvrais les dieux de l’Antiquité, la mythologie à travers le théâtre. Alors que mes compagnons de classe détestaient ça, j’adorais ces cours! Ç’a été une révélation! Si bien que ma première pièce, Contes cornus et légendes fourchues (Glanures, 1997), procédait de la même manière, en portant à la scène nos légendes, notre mythologie à nous.»

Il va sans dire que Bryan Perro se réclame des conteurs québécois du XIXe siècle, ceux qui ont su consigner à l’écrit le riche répertoire de la tradition orale d’ici. «Louis Fréchette, Honoré Beaugrand, Pamphile Lemay, je les ai lus et relus, raconte Bryan Perro, je m’en suis imprégné.» Et si aucun dramaturge contemporain d’ici ou d’ailleurs n’a eu une influence comparable à celle des tragédiens grecs antiques, Bryan Perro reconnaît cependant avoir été impressionné par la lecture de Louis Caron, à l’adolescence. «Après Rambo, mais avant le Portugal, j’avais lu L’emmitouflé. J’étais entré dans cette histoire qui n’avait rien à voir avec mon univers et j’ai vite été charmé. Après, j’ai lu Le canard de bois.» À ma grande surprise, Perro avoue n’avoir été guère été touché par l’Agaguk de Thériault, mais se rappelle avec émotion la découverte du Kamouraska d’Anne Hébert: «C’est assurément lié au contexte de cette découverte, au merveilleux professeur de français que j’avais en secondaire 5, un petit bout de femme dynamique qui a réussi à faire aimer Anne Hébert au joueur de basket tellement cool que j’étais à l’époque, trop cool pour Kamouraska

Au palmarès de ses incontournables se classent aussi Herman Melville («Moby Dick est assurément l’un des plus grands romans jamais écrits!») et J.R.R. Tolkien, étonnamment découvert sur le tard («J’ai lu Le seigneur des anneaux dans la vingtaine»). Et sur sa table de chevet trônent des délices relativement récents comme Maus de Art Spiegelman ou Le dieu manchot de José Saramago (une recommandation de son libraire de chez Clément Morin, le poète Serge Mongrain) ou des livres à lire comme la trilogie Millénium de Stieg Larsson, et Montferrand de Paul Ohl.

Puis, pour terminer sur une note plus légère, ce n’est pas sans une jalousie certaine que Perro apprend la chance que j’ai eu de croiser il y a quelques années le romancier belge Henri Vernes, le créateur de Bob Morane, auteur de ces romans qui nous ont donné tant de plaisir. Que Perro se console: un jour peut-être, un de ses nombreux lecteurs deviendra écrivain/chroniqueur et s’enorgueillira de l’avoir croisé le temps d’une entrevue...


Bibliographie :
Les lusiades, Luis de Camões, Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 640 p., 34,95$ Œuvres poétiques, Fernando Pessoa, 0Bibliothèque de La Pléiade, 2176 p., 150$ Théâtre complet, Sophocle, GF, 384 p., 9,95$ Théâtre complet (2 tomes), Aristophane, GF, 372 p. et 440 p., 10,95$ et 12,95$ resp. Tragédies complètes (2 tomes), Euripide, Folio, 702 p. et 700 p., 5,75$ et 8,75$ ch. L’emmitouflé, Louis Caron,Boréal compact, 206 p., 12,95$ Théâtre complet, Eschyle, GF, 256 p., 9,95$ Le canard de bois: Les fils de la liberté (t.1), Louis Caron, Boréal compact, 330 p., 14,95$ Kamouraska, Anne Hébert, Points, 246 p., 13,95$ Contes de Jos Violon, Louis Fréchette, Guérin, 146 p., 8,35$ La chasse-galerie et autres récits, Honoré Beaugrand,Boréal compact, 184 p., 6,95$ Le pèlerin de Sainte-Anne, Pamphile Lemay, De la Huit, coll. Anciens, 100 p., 23$ Moby Dick, Herman Melville, GF, 600 p., 15,95$ Le seigneur des anneaux (3 t.), J.R.R. Tolkien, Pocket, 698 p. et 570 p., 11,95$ ch. Maus: L’intégrale, Art Spiegelman, Flammarion, 296 p., 59,95$ Le dieu manchot, José Saramago, Points, 420 p., 16,95$ Millénium (3 tomes), Stieg Larsson, Actes Sud, 576, 656 et 600 p., 119,95$ Le prix de l’honneur: Montferrand (t.1), Paul Ohl, Libre Expression, 370 p., 29,95$
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