Libraires d’un jour

André Brassard: De Bécassine aux Bonnes

Par Robert Lévesque
Publié le 21/12/2007
Bécassine? La simplette servante bretonne? André Brassard ne s’en faisait pas de mon étonnement, moi qui, comme tous les garçons nés au seuil du mi-siècle vingtième, attendais plutôt Bob Morane comme premier objet fantasmatique de lecture, premier souvenir précis d’un livre. Non, c’était Bécassine en sabots qui fut le premier personnage du théâtre livresque de Brassard: «J’étais déjà un peu moumoune», lâche-t-il de sa voix qu’un accident cérébro-vasculaire a rendu fluette. Soit, Bécassine! Mais il allait y avoir d’autres «servantes» autrement délurées qui prendraient du service chez lui, Claire et Solange les sœurs lesbiennes qui se dédoublent en meurtrières dans Les Bonnes de Genet, pièce lue à 17 ans, «la première lecture qui m’a secoué», dit-il. Secousse qui allait déterminer son engagement au théâtre…
Brassard vivait déjà dès l’enfance, longtemps sans le savoir, une situation de leurre, d’illusion, de tromperie, qui font les ingrédients du théâtre: sa mère, qui était en réalité sa tante (fausse mère acceptant en secret de remplacer la fille mère pour dissimuler la faute), était institutrice et elle fut l’initiatrice à la lecture, des albums d’Hergé aux classiques Larousse, des aventures de Tintin aux comédies de Molière en passant par la collection des «Signe de piste», où les dessins de garçons grimpant en montagne le faisaient «réver»: «J’étais très liseux, enfant, Bob Morane aussi était là, mais quand j’ai eu à faire à 17 ans la lecture des Bonnes, et surtout de la préface de Genet, “Comment jouer Les Bonnes”, cela m’a rendu conscient des subtilités profondes et secrètes des êtres humains.» Par ce texte de Genet sur le côté «furtif» ou clandestin du jeu, Brassard a pris conscience des forces envoûtantes du théâtre.

Les livres que l’on s’achète soi-même ne sont-ils pas les plus importants? Pour Brassard, tout a commencé chez Tranquille, le libraire, les premiers «Livre de Poche» à 60 sous laissés à 48 sous avec le tarif étudiant, mais vite, sans doute sous l’influence de Genet, il s’est mis (c’est plus signifiant que l’achat) à voler les livres désirés, systématiquement; ces librairies où il entrait comme «un voleur» n’existent plus, et le père Tranquille lit Thucydide six pieds sous terre… Son exploit: «J’ai volé Claudel dans la “Pléiade”!» Genet, au juge qui lui demandait s’il connaissait le prix d’une édition de Verlaine piquée chez Gibert, répondit: «Je n’en connais pas le prix, mais j’en connais la valeur.»

L’amitié complice avec Michel Tremblay, du théâtre duquel il deviendra en 1968 l’accoucheur scénique, a joué dans ses goûts de lecture. Avant d’écrire Les Belles-Sœurs, Tremblay carburait à la littérature fantastique et à la science-fiction. Et Brassard se souvient de leur engouement pour le caractère maléfique de Malpertuis du Belge Jean Ray, pour Les Évangiles du Diable du Français Claude Seignolle; aussi, de l’Anglais John Brunner, il garde un bon souvenir de Tous à Zanzibar, un chef-d’œuvre de S.F. sur la surpopulation et les affrontements Nord-Sud, paru en 1968. En même temps, il tentait de lire «tout Balzac, avec une prédilection pour les histoires urbaines». Trois fois, il s’est essayé à La Recherche de Proust avant qu’à trente ans ce soit la bonne: «Je le lisais dans des partys», dit-il du monument. Mais avec Joyce? «Pas capable». Ça semble sans appel.

Un jour ce fut Faulkner: Absalon! Absalon! Là, Brassard admire: «Avec lui, ce n’est pas juste du roman, c’est de la littérature.» Il a mieux compris le Sud américain avec Faulkner que chez Tennessee Williams, avec qui pourtant il partage bien des affinités. Parmi ces œuvres «littéraires» au-dessus de la mêlée du roman, il place le Portugais Antonio Lobo Antunes (Le Retour des caravelles, La Splendeur du Portugal, N’entre pas si vite dans cette nuit noire), le Mexicain Carlos Fuentes (Terra Nostra), qui lui a fait comprendre ce qu’est la découverte de l’Amérique par les Espagnols, l’Américain Philip Roth (Pastorale américaine, La Tache), et, à part, pour avoir lu et relu L’Idiot, «enchanté», le grand Russe Dostoïevski, pour lequel il apprécie le travail de traduction d’André Markowicz.

«Plus Shakespeare que Molière, plus Racine que Molière», s’affirme-t-il, et Brassard me fait part de sa retenue devant le théâtre de l’auteur du Malade imaginaire, mais il m’avoue qu’il aurait aimé se colleter au Misanthrope: «Le personnage d’Alceste qui veut sortir du groupe, ça me parlait, avec lui j’aurais pu conter une part de ma vie». Il aurait aimé…, car maintenant son état de santé l’empêche de revenir à son véritable et grand métier de metteur en scène.

Dans son loft de la rue Masson, Brassard est entouré d’autant de cassettes que de livres, les films, les séries télé américaines le disputent à la littérature. Brassard est un dévoreur. Je suis ressorti de sa tanière étonné qu’il lise tant de polars, de romans noirs. Il m’a dit prendre «tout Le Carré», «tout Simenon», et ses préférences actuelles vont à l’Islandais Arnaldur Indridason et à son roman La Voix, à l’Italien d’origine argentine J. Rodolfo Wilcock (La Synagogue des iconoclastes, Le Stéréoscope des solitaires), ce Wilcock dont Pasolini a écrit: «Il sait, avant tout, depuis toujours et à jamais, qu’il n’y a rien d’autre que l’enfer», et aux aventures du commissaire Kurt Wallender (Le Guerrier solitaire, La Cinquième Femme, Les Morts de la Saint-Jean) du Suédois Henning Mankel.

Pas beaucoup d’auteurs québécois? Je lui en fais la remarque; son menuet défensif est court, un brin acerbe: «Lalonde, un peu (mais il ne citera aucun titre), Ducharme, oui, même les derniers, je l’ai lu jusqu’à la lie, lui; j’ai les Gabrielle Roy, comme en attente, je n’ai pas encore osé entrer chez elle; les chroniques de Tremblay; Le Survenant de Germaine Guèvremont, ah! Le Survenant, je le relis aux deux ans, j’ai le souvenir de la télé, Jean Coutu qui avait le monde dans ses yeux…, celui qui vient de reprendre le rôle au cinéma n’avait rien dans les siens…»

La poésie? Brassard ne cache pas ses «préjugés profonds» face à la poésie d’aujourd’hui. S’il a tant aimé Villon, «compagnon de jeunesse», il croit qu’elle a foutu le camp après Aragon. «Depuis Les Yeux d’Elsa, j’ai l’impression qu’elle n’existe plus, la poésie». Mais l’on s’est tout de même entendus pour dire que Rimbaud l’enfui est toujours là…


Bibliographie :
Les Bonnes, Jean Genet, Folio 222 p., 12,95$ Les Évangiles du Diable, Claude Seignolle, Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins, 1050 p., 39,95$ Tous à Zanzibar, John Brunner, Le Livre de Poche, 704 p., 14,95$ Absalon! Absalon!, William Faulkner, Gallimard, coll. L’imaginaire, 434 p., 23,50$ Le Retour des caravelles, António Lobo Antunes, Points, 290 p., 12,95$ La Splendeur du Portugal, António Lobo Antunes, Points, 528 p., 15,95$ N’entre pas si,vite dans cette nuit noire. António Lobo Antunes, Seuil, coll. Points, 670 p., 19,95$ Terra Nostra, Carlos Fuentes, Gallimard, coll. Du monde entier, 832 p., 56$ Pastorale américaine, Philip Roth, Folio, 580 p., 15,95$ La Tache, Philip Roth, Folio, 480 p., 17,95$ L’Idiot, Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Folio Classique, 782 p., 13,75$ La Voix, Arnaldur Indridason, Métailié, coll. Noir, 330 p., 29,95$
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