Libraires d’un jour

Amir Khadir: « Frapper l’imagination, nous élever un peu… »

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 11/08/2010
Connu des résidents du Plateau Mont-Royal qu’il représente à titre d’unique député élu du Parti Québec Solidaire qu’il codirige avec Françoise David, Amir Khadir est un homme de parole, de conviction et de droiture — des qualités hélas devenues exceptionnelles sur la scène politique québécoise contemporaine. Et comme en témoigne sa fréquentation de divers événements culturels, le député-médecin né à Téhéran est également un homme sensible aux nourritures de l’esprit, dont la littérature, à la source de laquelle il puise une sagesse qui trop souvent fait défaut à nos élus.
Malgré son emploi du temps accaparé par la tumultueuse dernière session parlementaire, Amir Khadir s’est montré fort généreux en nous accordant quelques minutes pour causer de lecture. En repensant à ses premiers émois de lecteur, le politicien a constaté avec amusement que ceux-ci étaient liés à sa patrie d’adoption. «Il s’agit d’un article dans un journal de Téhéran que j’ai lu au terme de ma première année à l’école, qui rapportait le retour de Son Altesse Royale le Shah d’Iran de sa visite à l’Expo universelle de Montréal. Le Shah y avait vu le train aérien et annonçait que nous allions en avoir un à Téhéran», rigole notre libraire d’un jour.

Émigré au Québec à l’âge de 10 ans, le député-médecin a grandi, comme la plupart des garçons québécois de sa génération, avec l’intrépide Bob Morane; il a également gardé le souvenir des romans d’Agatha Christie et de ces BD qu’il dévorait. «Enfant, j’étais non seulement gringalet, mais aussi la victime toute désignée des fiers-à-bras de l’école. Pour éviter d’être pris à partie dans la cour de l’école, je me réfugiais à la bibliothèque. Inutile de dire que j’ai lu certains albums d’“Astérix” ou de “Lucky Luke” deux fois plutôt qu’une; jusqu’à ce que je m’entiche d’Achille Talon!»

De son Iran natal, Khadir a retenu les écrits de Sadegh Hedayat (1903-1951), un écrivain iranien, mort en France et enterré au Père Lachaise: «Il nous a laissé de très beaux livres, très lucides sur la société et l’histoire iraniennes. Hedayat a très bien saisi le cul-de-sac social et moral de son époque. Moi, j’ai évidemment lu ses ouvrages longtemps après leur parution initiale, mais ils ont eu beaucoup d’impact en leur temps, ses livres ont fait l’effet d’un électrochoc et ne sont pas étrangers au regain de
conscience des intellectuels qui allaient ensuite organiser la révolution contre le Shah.»

La lumière de la poésie
Quand il pense à la littérature iranienne, bien avant le roman, c’est à la poésie que retourne plus volontiers Amir Khadir: «En Iran, la poésie fait partie de la culture de base de tous, du chauffeur de taxi à l’intellectuel en passant par le boulanger. Même mon grand-père, un homme très pieux, qui ne cessait jamais de nous professer des bonnes paroles tirées du Coran quand il était confronté aux choix les plus importants de sa vie, se plongeait dans les écrits de nos poètes. Quand mon père allait émigrer, par exemple, mon grand-père n’a pas cherché réponse à ses interrogations dans le Coran mais chez Hâfez, un des plus éminents poètes iraniens.» Digne petit-fils de son grand-père, Khadir reconnaît la marque qu’a laissée sur lui la lecture du Livre de Chams de Tabriz de Mawlânâ Djâlâl al-Dîn Rûmi: «Chams, c’est un type que le poète a connu pendant seize mois seulement, mais qui a traversé sa vie et mis le feu à son âme, à son cœur. Ce grand poète, qui était aussi un grand homme de la religion, a alors tout abandonné, sa famille, sa chaire, pour ne plus cesser de chanter Chams.»

Éduqué à Montréal dès la fin du cycle primaire, le jeune Khadir a été bien sûr appelé à fréquenter les auteurs d’ici. «Mon premier contact avec la littérature québécoise s’est fait avec Agaguk de Thériault, au secondaire, se rappelle-t-il. Sont venus ensuite les livres d’Anne Hébert, dont Kamouraska. Mais l’auteur que j’aime par-dessus tous les autres en littérature québécoise, que je tiens pour un génie universel, c’est Réjean Ducharme, dont j’ai lu presque tous les livres, de L’Avalée des avalés jusqu’à Dévadé. J’ai toujours chéri cette chance que j’ai de connaître sa nièce, une collègue à l’hôpital. Depuis des années, je la supplie de m’arranger une rencontre avec lui de manière à être le premier en quarante ans à l’interviewer sur son œuvre», plaisante-t-il. À l’adolescence, Khadir s’est aussi laissé fasciner par les grands noms de la littérature française de l’après-guerre, les Sartre (Les Mots), Camus (L’Étranger, La Chute) et consorts, de même que par Dostoïevski (L’Idiot), pour qui il éprouve une admiration manifeste.

Plus récemment, notre libraire d’un jour a craqué pour L’Équilibre du monde de Rohinton Mistry, «un roman lumineux qui jette un regard sur l’Inde, un pays important; c’est un cadeau de Françoise David, qui m’a valu de quasiment me battre avec ma femme pour le privilège de le lire en premier, alors que nous séjournions à Goa, justement». Au rayon de ses lectures marquantes, il cite volontiers Une certaine mulâtresse du Guatémaltèque Miguel Angel Asturias et aussi Histoire de Mayta du Péruvien Mario Vargas Llosa, «un autre livre absolument fascinant, d’une perfection telle qu’il pourrait décourager tout lecteur qui caresse l’ambition d’écrire de même toucher à une plume; un livre qui donne l’occasion au romancier de casser du sucre sur le dos de la gauche péruvienne, qui le mérite bien».

Ces derniers temps, Amir Khadir s’est régalé de la monumentale biographie de René Lévesque par Pierre Godin; mais, comme on ne se refait pas, il avoue qu’il garde toujours à portée de main l’anthologie La poésie québécoise: «Les débats à l’Assemblée nationale ne s’y prêtent pas toujours, mais j’aime pouvoir y puiser à l’occasion un vers qui puisse frapper l’imagination et nous élever un peu…»


Bibliographie :
La chouette aveugle, Sadegh Hedayat, Corti, 200 p. | 32,95$ Enterré vivant, Sadegh Hedayat, Corti, 94 p. | 27,95$ Les quatrains d’Omar Khayyâm, Omar Khayyâm, Albin Michel, 146 p. | 11,95$ Livre de Chams de Tabriz: cent poèmes, Mawlânâ Djâlâl al-Dîn Rûmi, Gallimard, 336 p. | 39,50$ L’Avalée des avalés, Réjean Ducharme, Folio, 384 p. | 17,95$ La Chute, Albert Camus, Folio, 132 p. | 9,95$ Les Mots, Jean-Paul Sartre, Folio, 214 p. | 12,95$ L’Idiot, Fiodor Dostoïevski, Folio, 782 p. | 15,25$ L’Équilibre du monde, Rohinton Mistry, Le Livre de Poche, 896 p. | 16,95$ Une certaine mulâtresse, Miguel Angel Asturias, Flammarion, 412 p. | 18,95$ Histoire de Mayta, Mario Vargas Llosa, Folio, 482 p. | 17,95$ La poésie québécoise, Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, Typo, 752 p. | 19,95$
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