Libraires d’un jour

Amélie Nothomb : Une autre vision du monde

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 02/06/2017

Depuis vingt-cinq ans, chaque rentrée littéraire automnale attend avec fébrilité son Nothomb nouveau. Cette ponctualité annuelle n’induit pas pour autant une répétition du même; l’auteure sait réinventer ses angles d’écriture comme elle sait renouveler le bonheur du lecteur. Nous l’avons rencontrée au café parmi les bruits des machines et la rumeur des conversations, ce qui n’a en rien arrêté la verve épanouie de la femme majestueusement chapeautée.

De L’hygiène de l’assassin à Riquet à la houppe se déploient des pans de créations hybrides, menées autant par l’autobiographie que par l’utilisation de la métaphore. Si Amélie Nothomb écrit d’un seul jet comme si elle était le simple canal d’une inspiration plus grande qu’elle-même, elle lit avec la même superpuissance. Sa personnalité de lectrice, dévorante et véloce, impressionne. « J’ai tout de suite aimé lire. J’ai appris toute seule avec Tintin en Amérique, je n’avais pas encore 3 ans. » À 9 ans, Les misérables de Victor Hugo détermine sa passion. « Je m’identifiais à mort à Cosette, cette petite fille bafouée par sa famille, c’était tellement jouissif. » La même année, elle lit Croc-Blanc de London qui réussit si bien à la captiver qu’elle a l’impression d’être ce chien-loup. « C’est là que l’on comprend que la littérature est un acte magique. Je voulais vivre tous ces destins qui n’étaient pas les miens. La vie ne suffit pas, mais dieu merci, il y a la lecture. »

Chaque année de la jeunesse d’Amélie Nothomb est marquée d’une pierre blanche. Elle se souvient très bien de s’être mise à trembler en lisant Colette. Elle avait alors 12 ans. Comme l’histoire n’était pas spécialement extraordinaire (c’était la nouvelle « La cire verte » du recueil Le képi), elle comprend que c’est la seule, mais complète beauté des phrases chantournées de Colette qui l’émeut à ce point. « Deux ans plus tard, j’ai lu Les jeunes filles de Montherlant. J’étais justement en train d’en devenir une et je lis ce livre d’une férocité implacable! Ça m’a rendue complètement parano. C’est aussi terrible que ça, la féminité? Mais oui, c’est vrai, c’est un livre très vrai. » À 15 ans, elle découvre Stendhal. « Éblouissement absolu! » Elle continue de dire aujourd’hui qu’il est, par son style parfait, le plus grand écrivain de tous les temps. La rencontre avec Yourcenar se fait à 19 ans. « Cette immense romancière a elle aussi totalement changé ma vision du monde, de l’amour, de la sexualité. » Puis, bien sûr, il y a eu le Japon – elle qui y a grandi –, avec Mishima dont il faut prendre garde des idéologies, mais qu’il faut foncièrement aimer pour la magnificence de l’écriture.

Mais c’est à 17 ans que sa vie prend un tout autre tournant, lorsqu’elle s’abandonne à Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Ce sera le début d’une autre histoire, celle où Amélie Nothomb, l’écrivaine, s’incarne. « Ayant tellement lu de grands livres, je n’étais pas préparée à écrire, au contraire. Comment vouloir entrer dans le temple quand on sait combien le temple est sublime? » Mais elle suit les enseignements de Rilke qui établit que la seule interrogation à se poser pour être écrivain est celle-ci : peut-on continuer à vivre sans écrire? « Si c’est une question de vie ou de mort, alors on a le droit, ce qui était clairement le cas pour moi. » Chaque jour, de 4 à 8 heures du matin, elle se livre par l’écriture à un combat à armes presque égales avec l’ennemi intérieur. « Je voulais passionnément m’intégrer, je voulais passionnément être aimée, mais sans jamais y arriver. Mes livres ont réussi là où j’ai échoué. »

« Je suis d’une goinfrerie littéraire absolue »
Singulière, Amélie Nothomb l’est, mais elle est surtout entière. « Je suis sidérée quand je rencontre des gens qui ne sont pas en train de lire. Moi, je suis toujours en train de lire, sinon je suis orpheline, je suis en deuil, c’est d’une situation qu’il faut sortir! » Lire n’a jamais été une option pour elle, mais un impérieux besoin. « J’avais tellement mal, j’étais tellement dans le néant pendant mon interminable adolescence que si je n’avais pas lu, je serais morte ou j’aurais très mal tourné. » Elle ne cessera jamais de lire. Pour figurer sa voracité, il y a plus d’un exemple. « En 2016, le cadeau exceptionnel que je me suis offert, ça a été de relire en entier À la recherche du temps perdu de Proust. » En 2015, elle lit les 147 tomes qui constituent « La comédie humaine » de Balzac, et cela ne représente qu’une partie de sa bibliographie de l’année puisqu’elle ne peut manquer de lire ses contemporains.

Parmi ceux-ci, elle chérit hautement la romancière Stéphanie Hochet. « Voilà un écrivain qu’il faut absolument découvrir. Elle est saisissante, c’est de la grande littérature, et c’est à la fois audacieux, très puissant. » Dans son dernier livre, L’animal et son biographe, elle propose sa version du Minotaure avec des échos à la politique actuelle, très troublée il va sans dire. Notre lectrice a aussi tâté quelques morceaux de notre littérature nationale. Elle nomme avec admiration l’époustouflant Kamouraska d’Anne Hébert qu’une lectrice québécoise lui avait offert. Et elle entretient une correspondance avec l’auteure Émilie Andrewes dont elle a beaucoup aimé La séparation des corps, son plus récent livre. Si elle reçoit beaucoup de livres, Nothomb rend souvent la réciproque. Celui qu’elle a le plus donné au cours de sa vie est Éloge de l’ombre de Tanizaki, un essai qui se réclame de la beauté du clair-obscur contrairement à l’immaculé de la pleine lumière, aveuglante à force de blancheur.

Il y a pourtant une catégorie de livres qui ne trouve pas de prise chez Nothomb. « Je ne suis peut-être pas normale, mais les livres positifs censés vous faire sentir bien me font sentir très mal. La littérature n’a pas besoin d’être optimiste pour nous faire du bien. » Elle cite Anna Karénine de Tolstoï, un roman plein de désespoir mais qui n’en est pas moins un chef-d’œuvre qui comble son lecteur. Devant la pléthore de livres lus, Nothomb arrive tout de même à nommer une œuvre qui lui serait ultime. Cela fait plus de vingt ans que ce livre n’a pas quitté le chevet de son lit : « Il n’y a rien de plus beau que La princesse de Clèves! » Mais le livre qu’elle amènerait sur une île déserte reste Don Quichotte de Cervantès. « C’est le livre le plus indispensable de l’humanité. » Probablement parce qu’il recèle une grande part de rêve et d’idéalisme. « La vie nous donne tant de raisons de désespérer, mais quand on aime lire, on est sauvé. »

Thématique des livres d'Amélie Nothomb

Photo : © Olivier Dion

 

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