Libraires d’un jour

Alain Lefèvre : lecteur par besoin vital

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 29/10/2012

Au téléphone comme sur les ondes de la radio nationale le dimanche, à l’heure de la présentation de ses Carnets, la joie de vivre est audible dans la voix d’Alain Lefèvre. Épicurien notoire, ce pianiste de concert de renommée internationale et animateur à Espace musique compte parmi ses plaisirs et passions la grande musique, évidemment, le scotch… et la lecture, qu’il qualifie volontiers de « besoin vital ».

Quand je demande candidement à Alain Lefèvre s’il va bien, mon collègue de longue date est le premier à reconnaître qu’il serait indécent pour lui de se plaindre. Avec la parution d’un nouvel album (Dompierre : 24 préludes, Analekta) et de la biographie que lui a consacrée Georges Nicholson, cet automne s’annonce bien pour le pianiste qui estime vivre les plus belles années de sa carrière. Ses succès internationaux ne le protègent pas de certaines inquiétudes existentielles. « Je suis tracassé par l’idée qu’il devient de plus en plus difficile de défendre une certaine conception de la démocratie qui a partie liée avec la culture. » Pour avoir vécu à Paris chez des gens qui avaient connu la Deuxième Guerre, il sait que les pires horreurs arrivent parfois subrepticement. « Je n’aime pas les odeurs qui imprègnent de partout, cette manière qu’ont certaines personnes de se camper sur leurs positions le plus souvent radicales. » Lefèvre, qui se définit comme « musicien par défaut, lecteur par besoin vital », se rappelle avec émotion les prémices de sa passion pour les lettres. « C’était une époque de grand désespoir, à l’adolescence. J’avais quitté Montréal pour Paris, j’étais sans un sou et désemparé devant l’immensité de la carrière à faire. L’un des déclencheurs de ma passion pour les lettres a été le choc de croiser de grands musiciens incapables de parler d’autre chose que de musique ou d’eux-mêmes. Moi, j’ai eu la chance de vivre dans cette famille juive dont la mère avait enseigné la littérature et possédait cette extraordinaire bibliothèque. Un jour où elle m’a trouvé plus mal que d’habitude, elle m’a mis entre les mains les œuvres de Théophile Gautier en me disant : “Tiens, mon lapin, ça devrait te remonter le moral.” »

C’est dans ces circonstances que Lefèvre a eu sa première rencontre avec ce qu’il appelle « la belle écriture », dans les pages du Capitaine Fracasse, qui l’a emballé. « Du coup, j’ai repris du moral, parce que la littérature aide à la vie en ce sens qu’au lieu d’être constamment pris dans ton propre drame, tu constates que les autres l’ont été bien avant toi et que la littérature peut proposer des solutions, des clés. Tout de suite après, j’ai lu Mademoiselle de Maupin que je tiens encore, jusqu’à ce jour, pour l’un des plus beaux romans que j’aie lus; c’est une telle histoire d’amour, de tolérance, avec une sensualité débordante. Alors à dix-sept ans, je suis devenu un lecteur insatiable. »

Après avoir dévoré l’intégrale de Gautier, Le roman de la momie et ses autres romans, ses contes fantastiques, Lefèvre est tombé dans Victor Hugo : « L’homme qui rit, Le dernier jour d’un condamné, Les travailleurs de la mer et bien sûr Notre-Dame de Paris,poursuit notre libraire d’un jour. Il faut dire que je suis un brin compulsif; quand j’aime un auteur, je lis tout de lui. Hugo m’a mené à Balzac, à Stendhal, puis à Gérard de Nerval, à Barbey D’Aurevilly. De là, je suis allé au roman noir américain, notamment James Ellroy, le thriller avec Stephen King, Dean Koontz et la science-fiction avec Frank Herbert, alors que je continuais parallèlement à lire Voltaire ou Goethe (Les affinités électives restent pour moi un livre fabuleux). Ensuite, je me suis mis à lire des romans historiques et des manuels d’histoire, comme les romans de Christian Jacq ou les ouvrages documentaires de l’égyptologue allemand Hermann Ranke. Je suis vraiment allé dans tous les rayons. »

Notre pianiste se fait carrément philosophe quand il est question de son violon d’Ingres : « Lire, c’est accepter humblement d’être confronté à sa propre inculture, affirme Alain Lefèvre. Je savais ce qu’on racontait sur l’esclavagisme, mais en lisant Le soulèvement des âmes de Madison Smartt Bell, j’ai pris conscience de l’urgence démocratique de pousser nos jeunes à lire davantage. Quand un roman te fait comprendre autant une page d’histoire, à savoir ce qu’ont fait subir les Français à leurs esclaves à Saint-Domingue, tu te dis qu’il faut savoir ces choses pour éviter de répéter les horreurs du passé. »

Et qu’en est-il de ses récentes lectures? « Ces derniers temps, je me suis plongé avec ravissement dans ce Stefan Zweig que je n’avais pas encore lu, Légende d’une vie. J’aime beaucoup le jeune Maxime Chattam, dont j’ai adoré Le 5e règne. J’ai beaucoup appris sur l’Inde dans Shantaram de Gregory David Roberts. Il y a aussi cette pérégrination que j’aime toujours faire en compagnie d’Alexandre le Grand, et c’est ce que propose entre autres “Alexandre le Grand ou le rêve dépassé” (texte inclus dans Le rêve le plus long de l’Histoire de Jacques Benoist-Méchin). Et aussi, un auteur japonais qui me fascine, Haruki Murakami, dont j’ai lu avec bonheur la trilogie “1Q84”. »

Mais en dépit de ces bonheurs, l’inquiétude reste présente : « La grande tristesse pour celui qui a beaucoup lu et qui cherche des titres un peu plus rares – c’est également vrai pour le mélomane ou le cinéphile aguerri –, c’est la difficulté de trouver autre chose que les récents best-sellers. La disparition des fonds, le problème de l’accès aux grandes œuvres qui transcendent l’actualité immédiate me préoccupent énormément. »

D’ailleurs, l’érosion de la démocratie que décrie Lefèvre lui apparaît liée au déclin de la culture. « Il est tellement plus facile de manipuler des gens qui ne lisent pas, que des citoyens cultivés, bien au fait de l’histoire et de ses ramifications, avance-t-il. La littérature, la culture n’empêchent pas l’émergence de fanatismes, mais elles nous mettent en garde contre les solutions faciles, le populisme et le manichéisme. »

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