Entrevues

Sur le livre

Les libraires - Numéro 105
Chantal Brodeur : Bibliothécaire municipale

Chantal Brodeur : Bibliothécaire municipale

Publié le 05/02/2018

Chef de division Bibliothèques à la Ville de Repentigny et Présidente de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ)

En quoi consiste votre rôle de présidente de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ)?
Mon rôle est de porter la mission de l’ABPQ, d’être la voix de son conseil d’administration auprès des membres, du public, des élus et des ministères afin d’assurer le développement stratégique et le rayonnement des bibliothèques publiques du Québec. Celles-ci sont accessibles sur tout le territoire et constituent l’institution culturelle la plus fréquentée au Québec. Les bibliothèques ont changé et ne ressemblent en rien à l’institution traditionnelle de jadis! Elles contribuent à la hausse du niveau de littératie en misant sur le développement de partenariats avec les milieux scolaire, communautaire, culturel et de la santé. Elles soutiennent l’éveil à la lecture dès le plus jeune âge, l’intégration culturelle et linguistique des nouveaux arrivants, la réduction du fossé numérique, la prévention de problèmes sociaux, la réussite éducative et l’apprentissage tout au long de la vie. Ayant été impliquée dans divers projets dont le but était de soutenir les jeunes citoyens des niveaux primaire et secondaire au cours des vingt dernières années, je ne peux que constater l’impact positif de la fréquentation d’une bibliothèque publique en complémentarité avec le cheminement scolaire.

Malheureusement, bien que les bibliothèques publiques bénéficient d’un capital de sympathie important de la population en général, les missions-clés d’alphabétisation, d’éducation, d’information et de culture stipulées par l’UNESCO ne sont pas officiellement reconnues par un énoncé gouvernemental québécois et cela constitue une lacune majeure à leur incarnation dans plusieurs municipalités. Les bibliothèques publiques font partie d’un chaînon gagnant pour favoriser le plein épanouissement culturel, social et éducatif des Québécois tout au long de leur vie. Seule une meilleure reconnaissance du rôle des bibliothèques publiques aidera à consolider les acquis et à nous assurer que les investissements en immobilisations et l’aide financière au développement des collections se poursuivent au fil des années et des changements politiques. Et en filigrane, je souhaite ardemment répandre le goût de la lecture le plus largement possible!

Quel a été votre parcours professionnel pour vous rendre jusqu’au poste de direction de la bibliothèque de Repentigny?
Je suis devenue bibliothécaire avant même de sortir de l’université, puisque j’ai été assistante de recherche. C’était donc une vocation! Ma première expérience a été de mettre en œuvre un projet de recherche visant à initier les élèves et les enseignants d’une école primaire à la recherche d’information en exploitant les CD-ROM. Il s’agit d’un projet marquant qui m’a amenée à prendre pleinement conscience du potentiel d’un étroit partenariat entre les bibliothèques publiques et le milieu scolaire. À la suite de cette expérience des plus motivantes, on m’a offert un remplacement de bibliothécaire jeunesse à la bibliothèque de Lachine. Tout juste diplômée, j’étais responsable de développer et de cataloguer les collections, de planifier un programme d’animation de la lecture, en plus de travailler à la référence auprès des abonnés. Ce fut un coup de foudre instantané pour les bibliothèques publiques et le lien de proximité privilégié qu’elles permettent avec les clientèles. Par la suite, un saut de quatre ans à la Ville de Verdun où j’ai été responsable d’informatiser le catalogue sur fiches comportant 200 000 titres! Un mandat titanesque qui a allumé ma passion des grands projets et de la cause des bibliothèques.

Depuis dix-sept ans, je suis Chef de division Bibliothèques à la Ville de Repentigny où j’ai la chance de collaborer avec une équipe d’élus qui croit en la culture. Cela se reflète dans les investissements consentis aux bibliothèques! En 2017, nous avons inauguré le Créalab, un lieu hautement technologique destiné aux adolescents. Un projet si novateur que j’ai été invitée à le présenter à Sydney, en Australie, à des collègues du bout du monde. Il y a beaucoup de créativité et d’innovation dans les bibliothèques québécoises. Cela passe avant tout par une vision, mais invariablement par des investissements financiers.

Qu’est-ce qui vous fascine le plus, que vous trouvez le plus beau, chez la clientèle qui visite votre bibliothèque?
Ce que je trouve particulièrement beau, c’est de constater qu’au-delà du discours théorique sur la bibliothèque comme lieu de vie ou « troisième lieu », dans les faits, les citoyens investissent véritablement leur bibliothèque et incarnent concrètement sa mission! Les 2 573 609 usagers des bibliothèques publiques québécoises expriment collectivement par leur abonnement que leur bibliothèque a une incidence concrète et unique sur la vie des citoyens.

Au-delà des statistiques et des diagnostics, il y a la petite histoire. En 2017, j’ai été particulièrement fascinée par l’implication citoyenne des adolescents à ma bibliothèque! Ils ont mis sur pied un conseil des ados et ont été partie prenante du projet d’implantation d’un médialab en amont de son développement. Ils ont contribué activement à la réflexion et ont été consultés à chaque étape de son élaboration. Ils ont donné leur avis sur les équipements, le mobilier, les activités… Ils ont même participé à un jury pour déterminer le nom et le visuel du Créalab! Et à la suite de l’inauguration, j’ai trouvé cela absolument incroyable de constater que le Créalab, avec son approche novatrice et au diapason des attentes des jeunes, les a inspirés au point de les inciter à faire de leur bibliothèque municipale leur lieu de prédilection pour réaliser leurs travaux scolaires, pour lire et socialiser… Alors que ceux-ci n’étaient pas très visibles en nos murs auparavant, nous avons accueilli 12 000 jeunes âgés de 13 à 17 ans dans un lieu dédié à la lecture et à la technologie depuis avril dernier. N’est-ce pas beau de voir les adolescents investir un lieu citoyen pour s’imprégner de culture et s’ouvrir à la connaissance? Sans doute que le Créalab orientera des choix de programmes d’études et de carrière…

Quel est le plus gros préjugé que vous souhaiteriez démolir sur les bibliothécaires?
Les gens associent spontanément les bibliothécaires au milieu municipal, mais ces professionnels se retrouvent dans différents milieux, notamment gouvernemental, scolaire, universitaire, dans l’entreprise privée et différents milieux spécialisés. Par exemple, bien que nous ayons bénéficié de la même formation universitaire, mon quotidien est complètement différent de celui vécu par des collègues de promotion œuvrant dans un centre de recherche médicale, une institution financière ou un cabinet d’avocats. En revanche, plus que jamais en cette période de lutte contre la désinformation, un dénominateur commun nous unit, soit la rigueur d’identifier les bonnes sources pour repérer l’information pertinente et validée et le souci de bien répondre à nos clientèles respectives.

Selon vous, en quoi la bibliothèque publique est-elle un lieu indispensable à la communauté?
Les bibliothèques publiques doivent être vues comme une institution incontournable lorsqu’il est question de convergence des services publics, notamment en matière d’immigration, d’éducation, d’alphabétisation, d’employabilité et de santé. Les municipalités québécoises auraient avantage à reconnaître pleinement ce rôle et l’expertise des bibliothécaires professionnels. Ainsi les bibliothèques publiques auraient les moyens d’aller au-delà de leur mandat traditionnel et d’assurer un meilleur impact sur notre société.

Au même titre que la bibliothérapie, je dirais que les bibliothèques nous aident à mieux vivre et à nous réaliser comme individus. Lorsqu’on entre à la bibliothèque, le temps s’arrête, le monde de l’imaginaire ou de la connaissance fait son œuvre et tout devient possible, que l’on ait 7 ou 77 ans! Grâce à leur accessibilité universelle, les bibliothèques publiques permettent véritablement l’atteinte de l’égalité des chances pour tous. Je crois que nous pouvons considérer les 27 195 210 entrées et les 56 508 782 prêts en 2015 (7,15 par habitant!) comme un gage irréfutable que les bibliothèques publiques sont indispensables à la communauté, et j’ajouterais qu’elles constituent même une véritable fierté nationale en matière de culture!

Quel est votre livre coup de cœur de 2017?
Si je dois en choisir un seul, je vous parlerai de Cette chose étrange en moi, d’Orhan Pamuk, car il fait partie de ces livres qu’on lit avec ravissement, comme un conte merveilleux qui s’ancre en nous pour nous nourrir à notre insu. J’ai été conquise par cette grande saga qui transporte littéralement le lecteur au cœur de la vie grouillante de cette grande ville cosmopolite et effervescente : Istanbul, « cette chose étrange », à cheval entre l’Europe et l’Asie…

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Sur le livre
  4. Chantal Brodeur : Bibliothécaire municipale