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Scholastic : Comment garder son coeur d'enfant

Scholastic : Comment garder son coeur d'enfant

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 16/01/2014

À l’occasion du 35e anniversaire des Éditions Scholastic, Chantale Lalonde, vice-présidente, a accepté de nous en dévoiler un peu plus sur les origines et la mission de cette maison d’édition jeunesse qui nous a fait connaître autant Clifford que Benjamin la tortue ou encore Frisson l’écureuil. Grâce aux réponses aussi sympathiques qu’éclairantes de madame Lalonde, qui greffe ici et là des anecdotes savoureuses, on retrouve immédiatement notre cœur d’enfant!

Qui a fondé Scholastic et quels étaient les objectifs au départ?
Il y a 92 ans était fondée Scholastic Inc. aux États-Unis dans le but d’offrir des fascicules périodiques qui enseigneraient l’actualité aux écoliers. Tranquillement, on a ajouté sur ses feuillets des livres jeunesse – documentaires et littérature – à couverture souple. Il y a un peu plus de 50 ans déjà, le PDG de Scholastic Inc. (maison d’édition basée à New York) a ouvert la filiale canadienne au nord de Toronto. Quinze ans plus tard, la division Éditions Scholastic a vu le jour afin d’offrir aux jeunes lecteurs du Canada des livres récréatifs en français pour qu’ils apprennent à lire et découvrent les joies de la lecture.

Quel a été le tout premier livre publié chez Scholastic?
Cette question arrive à point puisque l’on vient tout juste de le retrouver. Il s’agit de Bertrand… c’est-à-dire Clifford. Lorsque Bertrand s’apprêtait à devenir une vedette de la télé, nous l’avons rebaptisé Clifford. J’avais vu une vidéo en français de Franklin-Benjamin la tortue dans laquelle on lui demandait d’écrire son nom, et Benjamin avait écrit F-R-A-N-K-L-I-N. C’est à ce moment-là que nous avons décidé qu’il était préférable de rendre à César ce qui appartenait à César et de rebaptiser Bertrand le gros chien rouge pour qu’il s’appelle Clifford le gros chien rouge. Depuis, Clifford est à la télé et on publie encore deux à trois histoires de Clifford chaque année. Il vient d’ailleurs de célébrer son 50e anniversaire.

Quelle est la mission de Scholastic? Qu’est-ce qui la démarque des autres maisons d’édition jeunesse?
« Lire, c’est l’avenir. Tous les jours, pour toujours! » est le slogan de la maison d’édition Scholastic. Nous croyons fermement qu’un enfant qui apprend à lire et qui lit bien sera un meilleur citoyen et prendra plaisir à la vie. Nous sommes de grands fervents de la promotion de la lecture chez les jeunes. Entre parenthèses, Scholastic publie seulement des ouvrages pour la jeunesse (aucun livre pour adultes) partout dans le monde. Pour le cinquième éditeur américain parmi les plus importants, ce n’est pas rien! Et puisque nous avons toutes sortes d’enfants parmi nos lecteurs, il faut toutes sortes de livres pour les intéresser. Vous savez qu’un jeune qui apprend à lire peut lire un minimum de six à huit livres par jour en classe sans compter ce qu’il peut lire à la maison. Ça prend beaucoup de livres partout, dans les librairies, les bibliothèques, les classes et surtout à la maison pour que les jeunes soient entourés de livres. Les Éditions Scholastic tentent donc de mettre le plus de livres entre les mains des enfants.

Votre maison-mère est américaine, votre pied-à-terre pour la division francophone est en Ontario et votre lectorat francophone est principalement au Québec. Vous considérez-vous comme une maison d’édition québécoise qui publie autant du François Gravel que du Mélanie Watt ou plutôt comme une maison d’édition anglophone qui traduit en français du Robert Munsch et du Nick Bland?
Nous sommes un bon mélange des deux. Nous croyons qu’il est possible d’offrir de super beaux ouvrages qui méritent d’être traduits et qu’il est aussi essentiel de publier les auteurs-illustrateurs francophones du Québec et du Canada. Notre lectorat s’étend au-delà de la province du Québec, comme celui de tous les autres éditeurs d’ailleurs. Les livres francophones voyagent au-delà des frontières québécoises. C’est incroyable de voir nos livres voyager partout à travers le monde, soit en distribution soit en vente de droits.

Est-ce que le fait d’être une maison d’édition bilingue permet un plus grand rayonnement de vos auteurs québécois? Par exemple, Geneviève Côté est-elle automatiquement traduite en anglais lorsqu’elle fait paraître un livre en français chez vous? Quels sont les liens qui unissent la branche francophone et celle anglophone?
Nous achetons beaucoup d’illustrateurs québécois chez les éditeurs anglophones qui sont de grands amateurs des illustrateurs et illustratrices du Québec. Et notre but en publiant l’album ou le roman d’un artiste québécois est naturellement de le faire dans les deux langues officielles, mais aussi de le vendre à travers le monde. Ce n’est pas toujours facile puisque le marché anglophone est déjà très contingenté et que le parfait album pour notre marché francophone peut ne pas satisfaire le marché anglophone. Mais nous travaillons très fort. Je dois avouer que nous sommes très fiers lorsque les livres sont publiés dans les deux langues.

Il existe une division australienne de Scholastic, est-ce exact? Que fait-elle de différent de la maison basée aux États-Unis et de celle au Canada? Existe-t-il d’autres divisions Scholastic ailleurs dans le monde? Quels sont vos liens avec elles?
Nous sommes tous cousins-cousines… le but ultime de Scholastic est d’offrir un programme d’édition pour le marché mondial et chaque division y ajoute sa saveur culturelle. C’est-à-dire que nous regardons le programme d’édition de toutes nos filiales (divisions) et c’est ainsi que nous choisissons les livres qui seront traduits et vendus par les Éditions Scholastic. Nick Bland, que vous avez mentionné plus tôt, est un auteur-illustrateur de Scholastic Australie, Dav Pilkey (Capitaine Bobette) de Scholastic États-Unis… nous pigeons ici et là dans le vaste catalogue Scholastic, mais aussi chez nos amis éditeurs canadiens et américains.

C’est Scholastic qui a publié les séries « Harry Potter » et « Hunger Games » dans leur édition américaine. De tels succès commerciaux vous permettent-ils de diversifier votre catalogue en y faisant entrer des auteurs plus « coups de cœur » que « commercialement intéressants » ou cela ne fait pas partie de vos objectifs?
La vente de droits est un domaine très compliqué. Je suis dans l’édition depuis très longtemps et j’en suis encore à comprendre toutes ses couleurs. Les auteurs ont des agents et ces agents ont des liens avec certaines maisons d’édition. Les éditeurs de France sont extrêmement agressifs et nous arrivons souvent trop tard dans la négociation des droits. Les maisons d’édition étrangères menacent aussi les agents-éditeurs étrangers de ne pas acheter les droits s’ils n’ont pas les droits mondiaux en français, même s’ils ne vendront que 500 exemplaires sur le marché canadien. Je vois de très grands auteurs, publiés par de belles maisons d’édition françaises, n’obtenir que des ventes pitoyables sur notre marché parce que l’album est vendu trop cher ou dans un format qui ne convient pas à notre marché. C’est triste. Dans le cas d’Harry Potter, Bloomsbury avait déjà un distributeur pour le marché canadien-anglais. Et j’imagine que Gallimard avait une belle relation d’affaires avec Bloomsbury (ou avec l’agent). Les maisons d’édition canadiennes – anglaises et françaises – font un travail remarquable pour que les droits d’un livre soient négociés séparément du marché américain ou français (France).

Vos livres s’adressent à un lectorat jeunesse entre 0 et 16 ans. Faut-il se glisser dans la peau d’un enfant pour valider la qualité d’un texte que vous publierez? Y a-t-il des enfants dans votre comité de lecture? Ou, peut-être vos employés ont-ils tous conservé leur cœur d’enfant?
Ne sommes-nous pas enfants jusqu’à la mort? Je dis souvent que l’on exige beaucoup de nos propres enfants. Mes filles et les enfants de nos employés sont nos plus fervents critiques. On leur lit nos histoires et on observe leur comportement. On leur demande conseil sur certains livres et certaines séries en anglais, ce qui nous guide pour la traduction de nos livres. De plus, nous organisons de façon régulière des sessions de remue-méninges (market research) avec les jeunes et nous les observons et leur posons beaucoup de questions lors des Salons du livre à travers le Québec.

Votre stand fait toujours fureur dans les Salons. Qui achète le plus : les parents ou les enfants?
Merci! On travaille très fort pour que chaque jeune et chaque parent puissent trouver un livre à leur goût chez nous. Je dirai que nos ventes sont moitié-moitié. Naturellement, en dollars, les parents achètent plus puisque les jeunes arrivent avec un budget très limité. Mais il nous arrive souvent d’entendre : ma fille/mon fils m’a demandé de lui acheter XXX chez Scholastic.

Combien de manuscrits recevez-vous tous les mois? Du lot, combien en publiez-vous?
Les réponses sont « trop » et « pas assez »! C’est incroyable de voir l’imagination des auteurs. Nous recevons des tonnes de manuscrits par année et malheureusement, nous ne publions qu’une cinquantaine d’entre eux. Je suis responsable de la division française depuis 15 ans déjà et nous avons grandi lentement mais sûrement. Pour notre 25e anniversaire, j’avais demandé à la direction de m’accorder un budget pour publier l’album d’un auteur et d’un illustrateur québécois. Le résultat : Des livres pour Nicolas de Gilles Tibo et Bruno St-Aubin. Nous travaillons maintenant sur le neuvième livre de la série qui a été publiée en anglais et vendue à travers le monde. Cette année, je me suis fait un petit cadeau. Nous avons maintenant une employée à temps plein qui évaluera tous les manuscrits reçus et qui choisira une vingtaine de manuscrits qui seront publiés en français… et idéalement en anglais aussi. Ce n’est que le début…

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