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Françoise Careil: La passion au Carré

Françoise Careil: La passion au Carré

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 12/11/2010

Fin des années 1980, vous entrez dans un commerce de la rue St-Denis, à Montréal. Bernard Pivot, en chair et en os, est assis derrière le comptoir, un cahier Clairefontaine devant lui, notant pour son émission Apostrophes les paroles du grand Gaston Miron, qui raconte son dernier voyage à Paris. Scénario de film pour mordus de littérature? Oh, que non!

La librairie du Square est bel et bien ce lieu de rencontres privilégiées. Située près du carré Saint-Louis, la librairie a accueilli des gens de renom tels Gérald Godin, Pauline Julien, Gilles Carle ou Claude Jutras. Et Françoise Careil, la propriétaire, a eu la chance de partager avec chacun d’eux ses conseils de lecture.

C’est après avoir travaillé durant deux ans dans l’entrepôt d’un Renaud-Bray, où elle a appris à vérifier les factures, les retours et tous les autres détails de ce type, que Françoise Careil fut embauchée à la librairie Gutenberg, qui avait pignon sur rue depuis 1970. Cinq ans plus tard, Gutenberg ferme, puis est rachetée par la libraire elle-même, qui renomma le commerce librairie du Square. C’était il y a vingt-cinq ans: cette année, on fête donc les noces d’argent!

Ce n’est pas la taille qui compte
Malgré ce minuscule local de 750 pieds carrés, la propriétaire a su tirer profit des lieux, et ce, jusqu’à mener son commerce à la tête des librairies de très bonne réputation. Petit? Oui. Mais cela donne l’occasion à la propriétaire ainsi qu’à ses deux seuls employés de voir passer chacun des livres qui s’y trouvent, de connaître leur emplacement et d’en avoir lu une bonne quantité. «Nous ne sommes pas informatisés non plus, explique Françoise Careil. On fonctionne de la même façon qu’à l’époque. On fait les choses de mémoire, ce qui n’est plus le cas lorsqu’on est informatisé.» Et comme elle offre le service aux collectivités (ventes aux insti-tutions, aux écoles, etc.), elle reçoit pratiquement tout ce qui se publie en littérature québécoise.

Françoise Careil a beau venir de France, elle est quand même sensible à la plume des auteurs québécois. Michel Tremblay demeure son favori à ce jour, particulièrement grâce à son roman autobiographique Un ange cornu avec des ailes de tôle. Mais au-delà de ce qu’offre la Belle Province, la propriétaire spécifie qu’elle pourrait lire n’importe quel roman de Simenon, même si elle croit les avoir tous lus déjà: «C’est comme relire un Tintin ou un Astérix!», ajoute-t-elle. Ainsi, qu’importe que les ouvrages proviennent de la France ou d’ici, le mandat de la librairie du Square reste d’offrir le meilleur choix possible sur une vaste étendue de sujets.

La proximité avec l’UQAM fait en sorte que sa clientèle — outre ces monuments de la culture québécoise nommés précédemment — se compose majoritairement de jeunes hommes dans la mi-vingtaine, mi-trentaine, qui s’abreuvent principalement d’essais, d’ouvrages de philosophie et de poésie. Mais «c’est également une librairie de quartier; les voisins viennent aussi. Lorsqu’ils ne se rappellent plus ce qu’ils ont lu, c’est moi qui dois le faire pour eux!», ajoute Mme Careil en riant. Et ses clients, puisque réguliers et fidèles, connaissent presque aussi bien qu’elle la librairie! Pas étonnant lorsqu’on l’écoute nous parler de son amour pour le service à la clientèle: «J’aime faire découvrir de nouveaux horizons aux gens, les faire voyager à travers les livres.» Puis elle ajoute qu’il faut beaucoup d’ouverture d’esprit pour exercer le métier de libraire: «Pour moi, c’est très important. Il faut vraiment être à l’écoute des gens. Je ne dis pas de taire ses propres opinions, mais il faut être ouvert aux autres. Il faut que ça se sente dans l’accueil qu’on donne.»

Vous désirez?
Ce qu’elle adore, c’est lorsque les gens entrent dans la librairie et disent que ça sent bon, que ça sent les livres, puis qu’ils reviennent ensuite pour lui dire qu’ils ont aimé le livre que ses collègues ou elle leur ont suggéré. Et justement, afin de bien aider ses clients, Françoise Careil a sa technique bien à elle: «J’essaie vraiment de savoir à qui j’ai affaire avant de conseiller un livre. On ne peut pas faire lire n’importe quoi à n’importe qui. Je pose donc des questions au client, lui demande quel livre il a aimé récemment, et cela m’oriente ensuite dans mes propositions.» La propriétaire renchérit en affirmant que chacun possède son niveau de lecture et qu’il est important de le respecter: «On peut bien avoir des goûts à nous, un peu éclectiques, mais il ne faut pas décourager nos clients. D’un autre côté, il faut les tirer un peu par le haut quand même. Par exemple, si la personne dit qu’elle ne lit que des Harlequin, j’essaie de lui trouver un livre qui soit dans le même genre, mais un peu plus littéraire, un livre qui lui fera faire un petit effort de lecture. L’important, c’est qu’elle soit capable de le lire et qu’elle aime ça! En fait, ce qu’on veut, c’est que les lecteurs reviennent nous voir parce qu’on les a bien conseillés. Mais surtout qu’ils continuent de lire!»

C’est souvent à ce type de réponse qu’on reconnaît en quelqu’un le véritable dévouement qu’il a pour son métier de libraire. En vingt-cinq ans, Françoise Careil a vu l’eau couler sous les ponts de son commerce. Comment explique-t-elle, avec toutes ses grandes chaînes et ces petites librairies montréalaises, que sa librairie fasse toujours partie du paysage? Outre le service à la clientèle, qui selon elle est la meilleure façon de se démarquer, la propriétaire donne une place importante au fait qu’elle assure elle-même sa comptabilité: «Je vois mon comptable une fois par année, c’est tout! C’est le nerf de la guerre, la gestion. En faisant moi-même ma comptabilité, je sais où j’en suis, et c’est comme ça que je m’en suis sortie, je crois bien.»

Mais peut-être est-ce aussi ce mobilier, datant d’une trentaine d’années, qui enveloppe l’atmosphère d’intimité. Ou la grandeur du local, qui rend le tout si chaleureux. Ou encore les connaissances littéraires des employés, ou peut-être même cette proximité et cette écoute avec tout lecteur qui met les pieds dans ce commerce, rue St-Denis. Qui sait? Il ne vous reste plus qu’à découvrir par vous-mêmes quelle magie peut bien y opérer.


Librairie du Square
3453, rue St-Denis
Montréal
(514) 845-7617

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