Entrevues

Poésie et théâtre

Le libraire - Numéro 87
La poésie pure et dure de Laurence Lola Veilleux

La poésie pure et dure de Laurence Lola Veilleux

Par Anne-Marie Thibault, Boutique Vénus, publié le 28/01/2015

Pourquoi la poésie? Laurence Lola Veilleux répond sans détour : « Parce que tout ce que j’ai connu avant la poésie ne me plaisait pas, et qu’une fois la poésie découverte, j’ai réalisé que c’était elle qui se rapprochait le plus de ma nature. » Son premier recueil, Chasse aux corneilles, expose une tragédie intime où la franchise apparaît comme une nécessité devant l’adversité, une manière de montrer les maux du doigt.

« Je dis la vérité poétique des choses. Il y a cette volonté d’honnêteté et de simplicité : appeler un chat un chat, couper dans les métaphores et les formulations », précise l’écrivaine de Rimouski. Son recueil est monté comme un récit où chaque chapitre porte le nom d’un personnage, souvent féminin et issu d’une mythologie plus ou moins récente. Ces personnages font référence à des rencontres bien concrètes qui ont marqué l’auteure et constituent en quelque sorte un répertoire des divers rôles féminins possibles imposées aux filles, et qui, au final, deviennent des contre-exemples.

Dans une première partie, on rencontre Lola (ou Lolita), la narratrice, l’enfant qui refuse de devenir femme et s’enferme dans l’anorexie. Puis, viennent Madeleine, la grand-mère de la forêt, dure, insensible à la misère, et Lilith, femme démone, séductrice, sans enfant. Quant à Léporide, il est le père affectionné, trappeur de lièvres, mourant. En deuxième partie, après une Mélusine esseulée, endeuillée, arrivent une Ragamuche empruntée à Claude Gauvreau, une magnifique rencontre, un amour. Le recueil se termine avec Loreleï, sirène abandonnée mais résistante.

On aura compris que tout personnage portant un nom commençant par la lettre L est un double de Laurence Lola Veilleux. Ce qu’elle confirme, en spécifiant pourtant être plus intéressée par le message du texte que par les procédés d’écriture. Bien qu’ayant peu fréquenté la poésie, l’auteure a lu des romans, des contes, et des mythes aussi. Nelly Arcan lui a beaucoup apporté en ce qui concerne l’honnêteté et la simplicité.

La poète de 20 ans possède un discours, une réflexion, sur son art, ce qui lui permet non seulement de s’inscrire dans la poésie contemporaine, mais aussi de livrer avec précision une vision personnelle du monde. Clairement, le texte renvoie à son auteure et le regard du lecteur est indéniablement tourné vers l’artiste, aussi bien que vers l’histoire de la poésie par l’entremise des nombreuses citations.

Et pour comprendre le succès de ce recueil, chose exceptionnelle en poésie, on pourrait évoquer certains concepts développés par le philosophe Gilles Lipovetsky, observateur incontournable du monde contemporain. Dans L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artistique, Lipovetsky montre que l’hypermodernité dans laquelle nous évoluons met en scène l’instantanéité, une sorte « d’économie de l’attention » qui fait éclater nos limites de perception habituelles. Pour attirer le regard, l’œuvre doit ainsi être sensationnelle et offrir des émotions fortes, ce qui est le cas de Chasse aux corneilles.

Le recueil se démarque aussi par son style direct, simple et clair. Sans véritablement provoquer une révolution, il construit tout de même une petite grammaire des transgressions, comme un bouleversement surgissant de l’intérieur.

Laurence Lola Veilleux ne se contente pas d’écrire sagement de la poésie, elle prend part à des spectacles. Il faut mentionner que Rimouski est un milieu artistique particulièrement vigoureux, ce qui facilite l’expression : bouillonnement phénoménal de performances – orales, musicales – sans compétition, nombreuses coopératives d’artistes, avant-garde, transdisciplinarité, et un programme universitaire dédié à l’étude des pratiques en art, offert à l’UQAR.

L’époque est révolue où la diffusion de l’art se faisait à partir d’un centre urbain étanche. Les métropoles ne sont plus des milieux de confinement, seuls à détenir les clés de l’art actuel. Ainsi d’une région à l’autre, peu importe que celle-ci soit excentrée, périphérique ou éloignée, les échanges se font et l’on voit naître des mouvements différents, des souffles nouveaux, rafraîchissants. Tel celui de Laurence Lola-Veilleux.

 

Crédit photo: Mathieu Gosselin

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