Entrevues

Poésie et théâtre

Les libraires - Numéro 115
Annie-Claude Thériault dans l’univers de Jean-Marc Dalpé : La tique, le dépanneur et Kerouac

Annie-Claude Thériault dans l’univers de Jean-Marc Dalpé : La tique, le dépanneur et Kerouac

Par Annie-Claude Thériault, publié le 21/10/2019

Ça fait longtemps que je suis comme ça. Je veux dire que ça fait longtemps que j’ai ce désir d’être autre. D’être un peu « une autre ». Petite, je rêvais d’être Lucy Maud Montgomery pour écrire des livres moi aussi. J’ai ensuite souhaité être Nelligan, pour sa poésie et sa folie ; Réjean Ducharme, pour son mystère et parce que j’aurais tant voulu écrire L’avalée des avalés; Emma Haché, parce qu’elle crève n’importe quelle scène par sa simple présence. Quand j’allais voir des spectacles, je revenais toujours obsédée par l’idée d’être un peu Daniel Bélanger. Je me souviens, adolescente, d’avoir passé des soirées complètes à imiter Édith Piaf ou Juliette qui chante Rimes féminines. Puis j’ai aussi souhaité être Clara Hugues, Megan Rapinoe… Hier, encore, en revenant du café, je me suis surprise à vouloir être un peu Piero Ciampoli (le barista). C’est comme ça. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais c’est comme ça depuis longtemps.

C’est aussi ce qui m’est arrivé la première fois que j’ai rencontré Jean-Marc Dalpé. Ou plutôt son œuvre. La première fois que j’ai croisé son œuvre, oui. Je m’en souviens parfaitement. C’était en février 1995, j’avais tout juste 16 ans. Ma mère m’avait abonnée au théâtre (elle le fait encore aujourd’hui). Cette soirée-là, la représentation avait lieu à la Cour des arts, à Ottawa. Un magnifique bâtiment, une ancienne prison, il me semble. J’ai toujours aimé les théâtres. Le lieu clos. Ou parce que nous sommes ensemble, mais seuls. Devant un texte, une histoire, en silence, reclus du monde, isolés, loin, en exil pour quelques heures. Je les aime encore plus aujourd’hui, les théâtres : nous avons cruellement besoin d’exil.

J’allais voir Lucky Lady de Jean-Marc Dalpé. Je ne savais pas grand-chose ni de la pièce ni de Jean-Marc Dalpé. J’aimais déjà le théâtre, mais simplement comme on aime un bon film ou un bon livre. Comme on apprécie un bon repas. Une sorte de « bon moment ». De gratitude, peut-être. Mais sans plus.

Ce soir-là, cependant, dès les premiers mots, la première scène, j’ai été soufflée. Un fond de musique western et cinq personnages que l’on découvre en saisissant lentement les liens précis qui les unissent. Des personnages absolument campés, typés, particuliers, paumés, mais qui cherchent ce que tous les humains cherchent : survivre. Continuer en souffrant le moins possible. Continuer avec les moyens qu’ils ont, si minimes soient-ils. J’avais l’étrange impression que par ces destins si particuliers on me parlait directement de la condition humaine, de notre condition à tous. Et à la fin, quand les cinq personnages sont tous réunis devant Lucky Lady, le cheval qui tient dans sa course le destin de tous, je souhaitais vivement qu’elle gagne, Lucky Lady, comme si c’était ma vie à moi qui se jouait là, dans l’hippodrome, sur scène.

Je n’étais plus qu’au théâtre. C’était plus grand que le théâtre.

J’avais 16 ans. Et j’étais ailleurs. Là, ici. Pour la première fois jetée de force devant quelqu’un qui me racontait avec amour toute la trouble complexité humaine.

Je suis sortie de la salle bouleversée. Muette. Figée. Je ne savais pas exactement par quoi. Mais très certainement par la langue. Une langue qui se cherche, des mots qui peinent à dire, des personnages sans la maîtrise de cette parole pour parvenir à formuler quelque chose comme la réalité. Et toute cette souffrance, toute cette confusion devant ce qui n’arrive pas à prendre forme par la pensée. J’avais été bouleversée par le rythme, aussi. Par la cadence, la musique de ces mots volontairement maladroits. Par la forme hachurée des scènes, par les liens si finement tissés entre chacun des personnages. C’était comme si pour la première fois je prenais conscience que le théâtre, ce n’était pas que des comédiens, mais qu’il y avait quelqu’un derrière, une voix, une plume, quelqu’un (ici d’un talent extraordinaire — je le confirmerais en découvrant ensuite le reste de son œuvre) qui avait pensé avec intelligence et finesse le récit qui se déployait brillamment devant moi.

Quelqu’un qui s’adressait à moi. Et qui sondait avec nuance l’âme humaine : Jean-Marc Dalpé.

J’ai aussitôt acheté un second billet pour la représentation du lendemain. J’ai décidé de jouer la pièce dans mon cours de théâtre à l’école secondaire. Et je me suis endormie en me disant que je voulais écrire le monde comme Jean-Marc Dalpé. Avoir le rythme de Jean-Marc Dalpé. Être un auteur comme Jean-Marc Dalpé.

C’est ce que je disais. Ça fait longtemps que je suis comme ça. Je est un autre : il a toujours été un peu une tique.

Quand, pour cette chronique, on m’a dit « Tu peux prendre la fin de semaine pour penser à l’auteur que tu souhaiterais rencontrer », j’ai répondu précipitamment :

« Jean-Marc Dalpé? »
« Excellent, ça fonctionne! »

Et j’ai aussitôt regretté.

Mais qu’allais-je bien pouvoir dire à cet homme de théâtre, ce traducteur (entre autres de Shakespeare !), ce comédien, cet écrivain de scénario, ce poète, cet auteur triplement lauréat du Prix du Gouverneur général ?

« Allo, euh… oui… vous savez, j’ai souvent souhaité être un peu vous, écrire comme vous, je suis une espèce de tique… » Non.

Alors je me suis mise à angoisser et à fouiller frénétiquement dans ma bibliothèque. J’ai retrouvé quelques pièces de théâtre (Les Rogers, Eddy, Le chien, Lucky Lady, évidemment) puis un livre de poésie (Gens d’ici) et son unique roman (Un vent se lève qui éparpille) que j’avais fait dédicacer dans un salon du livre en Outaouais. J’ai relu quelques extraits en retrouvant immédiatement tout le souffle qui marque inévitablement l’entièreté de l’écriture de Dalpé. « J’écris en tapant du pied », dit-il. Et quel rythme que ce pied! Puis, j’ai pensé qu’il avait aussi écrit des séries télévisées, comme Temps dur, et que je devrais peut-être les réécouter pour pouvoir en parler. Et j’ai eu le tournis. Parce que je n’arriverais jamais à retraverser toute cette œuvre gigantesque.

J’ai donc décidé de préparer des questions. Je ne suis pas journaliste, mais je suis professeure. J’arriverais au moins à bien structurer notre rencontre. Je voulais lui demander pourquoi il choisissait toujours des personnages avec de la difficulté à « dire » le monde. Je voulais lui demander si le français était selon lui en bon état aujourd’hui. Je voulais lui demander quel auteur il admire. Je voulais lui demander à quoi ressemble une de ses journées d’écriture. Je voulais lui demander la différence entre son travail de « jeu », « d’auteur » et de « traducteur ». Je voulais lui parler d’identité minoritaire, aussi. J’ai tout écrit dans mon petit carnet. Tout bien noté. Avec des points et des sous-points. J’ai rangé une dizaine de ses livres dans mon sac à dos (comme pour pouvoir m’y réfugier si jamais je n’arrivais pas à parler), j’ai enfourché mon vélo et je me suis rendue, un peu terrifiée, au dépanneur.

Parce que, évidemment, même le lieu de notre rencontre ne pouvait pas être banal : les mots de Jean-Marc Dalpé ne le sont jamais! « Rencontrons-nous au dépanneur », m’avait-il écrit. Je m’étais dit : « Oui, bien entendu : au dépanneur! Entre un sac de Doritos et des réglisses, rien ne peut mal se passer! » (Le Dépanneur, c’est un café finalement, mais n’empêche, c’est tout à fait son univers, un café qui s’appelle Le Dépanneur.)

Alors je suis arrivée une heure avant, comme toujours. J’ai marché un peu dans le Mile-End. J’aime beaucoup ce quartier montréalais un peu étrange. Un quartier mêlé. Parsemé de nouvelles boutiques et de vieux Laundromat d’un autre siècle. Traversé par des juifs hassidiques, des étudiants anglophones, des ateliers d’artistes (s’ils en restent!), le classique café Olympico, le snack-bar Barros Luco, les traditionnels bagels et des familles canadiennes-françaises montréalaises depuis plus de dix générations. Jean-Marc Dalpé aussi semble l’aimer, son quartier d’adoption. Il en parle en pointant vigoureusement vers chez lui, en parlant des gens autour sans complaisance ni amertume. Avec affection, peut-être. Parce que ça crève de partout en lui, dans ses mots comme dans ses yeux : il aime les humains dans toutes leurs nuances, leurs contradictions et leur contemporanéité. C’est apaisant tout cet amour gratuit. Ça donne espoir.