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Serge Bouchard: Redécouvrir l’espace sauvage

Serge Bouchard: Redécouvrir l’espace sauvage

Par Patrick Caux, publié le 09/01/2007
Avec le temps, Serge Bouchard est devenu non seulement un anthropologue réputé, mais un des grands communicateurs du Québec. Depuis quelques années, on peut entendre la voix ronde et souple de ce passionné sur les ondes de Radio-Canada, où il anime notamment De remarquables oubliés et Pensée libre. Également réputé pour ses écrits, il vient tout juste de publier Confessions animales, un bestiaire merveilleusement illustré par Pnina Gagnon.
«Pour ce bestiaire, nous avons convié vingt-trois animaux à faire leur plaidoirie», explique Serge Bouchard. Ce sont tous des animaux sauvages de la forêt canadienne qui parlent au “je” et qui s’adressent à la communauté.» œuvre littéraire de fiction, Confessions animales. Bestiaire se situe tout de même dans le prolongement des travaux de Bouchard comme anthropologue. Après des années passées à parcourir le territoire québécois du nord au sud et d’est en ouest, la somme de ses expériences avec les animaux transparaît à chaque instant dans l’écriture. Les textes, comme le dit si bien l’auteur, «relèvent absolument de l’imaginaire, mais sont mêlés à 35 ou 40 ans d’obsession de connaissance».

«J’écris sur les animaux sauvages depuis toujours, mais je ne leur ai jamais consacré un livre entier», poursuit Bouchard. Tant dans Le Moineau domestique que dans L’Homme descend de l’ourse ou dans Les Corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, l’anthropologue a effectivement fait fréquemment référence au monde animal: «L’idée d’écrire un bestiaire est venue de Marie-Christine Lévesque, des éditions du passage. Ça faisait de nombreuses fois qu’elle me suggérait d’en écrire un. Un jour, la commande est venue!»

Pour l’auteur, l’exercice du bestiaire impose une approche de l’écriture particulière: «Chaque animal a sa personnalité, et je devais aller chercher le trait dominant de chacun. C’était un grand défi! Mais ce fut surtout un réel plaisir de trouver une voix pour ces animaux.» Du carcajou au cerf en passant par la truite grise, ce sont des univers et des pensées complètement différents que visite cet amoureux de la nature: «Chacun arrive avec sa dimension. Il porte à la fois ses qualités, ses forces et ses faiblesses, pense Bouchard. Ils sont tous différents, mais ils sont tous liés. Ce sont ces différences et ces liens que je me suis efforcé de mettre en lumière.»

De son côté, l’illustratrice Pnina Gagnon était habitée du même esprit pour la réalisation des magnifiques planches qui accompagnent les textes. Diplômée de l’École des beaux-arts de Montréal et membre de l’Académie royale des arts du Canada, l’artiste d’origine israélienne a développé au cours de sa carrière une véritable passion pour les animaux sauvages de l’Amérique septentrionale: «Elle les aime, mais elle les dessine sans vraiment les connaître», explique son partenaire de création. C’est pour cette raison que les gens des éditions du passage ont eu l’idée de réunir un bon vieux Québécois comme moi qui connaît les animaux et une illustratrice bourrée de talent.»

Univers sauvage
Fidèle au genre, le bestiaire évolue entre métaphores, analogies et pensée poétique: «Je voulais écrire des textes avec une certaine dimension morale. Notre bestiaire, à Pnina et moi, a une réelle prétention éthique qui dit: “ Il me semble qu’on devrait faire autrement. Il y a une époque où c’était mieux, il y aurait des époques futures où ça pourrait être mieux! ”»

Il y a effectivement au cœur de ce bestiaire une prise de position en faveur d’une réhabilitation des animaux sauvages: «Je me suis mis dans leur peau, explique l’anthropologue. J’ai voulu les présenter comme on ne les connaît plus. Ni dans l’Histoire, ni dans l’actualité. Les animaux sauvages ne sont plus aux premières loges de l’actualité, et je trouve ça inquiétant.» Dans cet esprit, les animaux conviés parlent du passé, du présent et du futur. Tour à tour, ils dévoilent leur histoire, leurs craintes, leurs joies et les rapports qu’ils ont entretenus avec les hommes: «Il faut admettre qu’ils se plaignent de ne plus être connus, de ne plus être fréquentés et de ne plus être importants à nos yeux», juge l’auteur.

Le bestiaire permet au penseur de s’exprimer non seulement sur les animaux, mais également sur le monde dans lequel ils vivent: «On parle à juste titre beaucoup des arbres; on parle de l’eau, on parle de développement économique; on parle de conservation des ressources. Mais on discute peu, poursuit Bouchard, de la notion d’espace sauvage – et de celle des animaux sauvages qui lui est attachée. On n’entend jamais ces mots: “espace sauvage” et “animaux sauvages”. Ils font pourtant partie intégrante de notre patrimoine, et on a tort de les négliger!»

Retrouver le récit
«Je suis quelqu’un qui aime beaucoup parler», dévoile sans surprise Serge Bouchard. En ce sens, je suis vraiment un être primitif. Raconte-moi une histoire! Parle-moi! Fascine-moi! Cette tradition de l’oralité est de la plus haute importance pour moi.» Mais, au grand dam du penseur, le sens du récit se perd et, avec lui, une certaine compréhension du monde tend à disparaître. «Beaucoup à cause du chronos, le temps qui va trop vite, estime-t-il. Nous, les sujets, sommes sous pression et on ne prend plus le temps de dire et de raconter les choses. Nous sommes toujours pressés, compressés. On doit tout dire en résumé, coincés par la vitesse du monde.» Et c’est justement là le principal reproche des Confessions animales. Bestiaire: «Vous passez trop vite. Vous ne prenez plus le temps de nous fréquenter, de nous raconter. Le temps des affaires et des communications vous a éloignés du temps de la nature.»

«Et à passer trop vite dans l’existence, on finit par se perdre, poursuit Serge Bouchard. On peut faire l’apologie de la modernité, du progrès, du plaisir, du jeu, mais je pense qu’il y a des côtés négatifs à ça.» Pour l’anthropologue, notre mode de vie actuel entraîne une désertion des dimensions de l’espace et du temps: «La culture est en train de s’éloigner de l’espace réel de notre pays et je trouve ça dommage. Coincés dans notre civilisation, nous ne voyons plus le monde sauvage qui nous entoure, ce qui va finir par nous nuire considérablement. Mais je prêche pour ma paroisse: j’adore la forêt et la nature, et je travaille depuis toujours pour communiquer cette passion de l’espace sauvage. Dans ce sens-là aussi, je suis un être rétrograde!», lance Serge Bouchard.


Bibliographie :
Confessions animales. Bestiaire, Éditions du passage, 128 p., 34,95$ Les Corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Boréal, coll. Papiers collés, 272 p., 25,95$
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