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Les libraires - Numéro 107
Sylvain Neuvel : L'éveil d'un géant

Sylvain Neuvel : L'éveil d'un géant

Par Benoît Vanbeselaere, publié le 01/06/2018

Qu’est-ce qu’une litote? C’est une figure de style qui consiste à dire moins pour laisser entendre davantage, comme « parcours atypique » pour parler de la vie de Sylvain Neuvel. L’auteur à succès, dont les romans sont traduits en plus de vingt langues, s’apprête à lancer le dernier opus de sa trilogie Les dossiers Thémis, acclamée par la critique.

Résumer les étapes de la vie de Sylvain Neuvel n’est pas chose aisée. Dire que le prodige de la science-fiction a quitté l’école à 15 ans, a été journaliste, vendeur de meubles, traducteur, a obtenu un doctorat en linguistique à Chicago et enseigné en Inde serait omettre qu’il a également été décontamineur de sols, vendeur de glaces en Californie et qu’il « a vendu à peu près tout ce qui pouvait se vendre », comme il se charge de nous le rappeler. Mais lorsqu’on lui demande s’il lui reste des choses à faire ou à découvrir, Sylvain Neuvel nous avoue que sa bucket list n’est pas finie. En effet, s’il a pu y rayer « Avoir un diplôme » et « Avoir des enfants », il lui reste encore « Aller dans l’espace », un rêve qu’il compte bien réaliser. Ses nombreux voyages et emplois l’ont finalement ramené à l’Université Laval, puis à Montréal où, encouragé par ses professeurs, il postule dans de grandes universités américaines plutôt que d’abandonner ses études. Yale et Chicago lui répondent favorablement, et il se dirige vers cette dernière. Avec son doctorat de linguistique en poche, Sylvain Neuvel retourne à Montréal où il devient ingénieur informatique, poste qu’il occupe toujours mais de manière plus sporadique. « Avoir le travail en plus, c’est une bouffée d’oxygène dans l’écriture, même si je ne m’y rends qu’une fois par semaine », nous avoue-t-il.

Car Sylvain Neuvel s’ennuie rarement, encore moins depuis son ascension : « Je suis épaté de gagner ma vie en écrivant, je suis chanceux comme quelqu’un qui gagne deux, trois fois de suite au loto. Je ressens la même chose qu’un enfant dans un Toys ‘R’ Us à qui on a dit “fais ce que tu veux”.» La comparaison n’est pas anodine : le môme en lui adore les jouets. C’est d’ailleurs le point de départ de sa trilogie Les dossiers Thémis. Lorsque son fils multiplie les questions sur le robot qu’ils sont en train d’assembler, il est forcé de lui apporter une réponse. En trois tomes. Désormais, chaque soir, après le bain du fiston, Sylvain Neuvel écrit 500 mots et boucle Le sommeil des géants en un mois. Si les maisons d’édition ne se laissent pas séduire de prime abord, les éloges de Kirkus Review, une prestigieuse revue littéraire américaine, les font changer d’avis. La machine est alors lancée : Del Rey Books édite le premier tome, Sony acquiert les droits pour une adaptation à la télévision confiée au scénariste David Koepp (Jurassic Park, Spider-Man…), l’écriture du second tome se fait et voilà les ouvrages traduits en vingt-deux langues depuis l’anglais; en français d’abord, puis en japonais, en mandarin et même en estonien.

Quels sont les ingrédients d’un tel succès? Les dossiers Thémis est construit grâce à des retranscriptions de dialogues entre un mystérieux narrateur et différents personnages qui planchent sur la reconstitution d’un robot géant, dont les pièces sont disséminées sur toute la planète, sur fond de conflit géopolitique et de menace extraterrestre. Le fil des dialogues révèle peu à peu des personnalités fortes, complexes, en proie à des enjeux de taille pour l’avenir du monde, prisonnières des arcanes du pouvoir. Sylvain Neuvel admet un penchant pour les formes narratives particulières, mais insiste sur les personnages comme catalyseur. Son but est que le lecteur les appréhende jusqu’à les connaître « comme on connaît des personnes », à travers ce qu’ils disent et décident de révéler, qu’il s’y attache, complète les zones d’ombre laissées par l’écrivain… À ce travail s’ajoute une volonté claire de Sylvain Neuvel : « J’écris ce que j’ai envie de lire. » S’il s’intéresse à toutes les littératures, il lit et écoute beaucoup de science-fiction. Dark Matter de Blake Crouch, Quantum Night de Robert J. Sawyer ou encore The Flicker Men de Ted Kosmatka… Ces titres sont à ses yeux une bonne façon d’explorer un genre qui permet de poser des questions intéressantes sur la vie et sur la société.

Des interrogations qui le passionnent et qui l’ont notamment conduit à écrire une nouvelle, TK-462, publiée dans le numéro 166 de la revue Star-Wars Insider etqui remet en question le cycle de la vengeance. Il collabore également avec Cory Doctorow et Claire North sur l’adaptation en livre de l’univers de Black Mirror, la série dystopique britannique qui imagine les dérives de la technologie sur nos vies et interroge la société de demain. Des réflexions qu’on retrouve dans Les dossiers Thémis. Même si pour lui, ce qui importe n’est pas tant la réponse que la question.

 

Les dossiers Thémis
Rose Franklin était une enfant ordinaire, à cela près qu'elle tomba dans une main de fer géante dans son enfance. Des années plus tard, devenue scientifique, elle est recrutée pour participer à un projet d'envergure mondiale. La main n'est que le début. Des dizaines d'artéfacts sont disséminés sur toute la planète qui, mis bout à bout, formeront un robot. Épaulée dans sa tâche par un linguiste montréalais et une pilote d'hélicoptère rebelle, Rose devra défier les théories les plus folles tout en répondant aux questions d'un mystérieux enquêteur bien trop renseigné, responsable du projet et de l'avenir du monde. 

Le tome 3 paraîtra à la mi-novembre.


Photo : Courtoisie Sylvain Neuvel

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