Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 109
Virginie Francœur : La démesure de l’adolescence

Virginie Francœur : La démesure de l’adolescence

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 22/10/2018

Après avoir publié deux recueils de poésie (Encres de Chine et Inde mémoire) et un essai (Leadership machiavélique), Virginie Francœur signe, avec aplomb et un souffle implacable, un premier roman d’une grande puissance. Dans Jelly bean (Druide), Sandra, une danseuse nue, entraîne Ophélie dans son univers. Elles se lient d’amitié avec Djamila. Ces trois jeunes femmes à la dérive trimballent leur désarroi, leurs désillusions et cherchent à se réinventer, à être aimées surtout. Ensemble, elles vivront intensément, plongeront dans la démesure, perdront leurs repères et leur innocence.

Quelle a été l’étincelle de départ de votre roman?
J’ai senti la nécessité d’écrire sur ma génération, sur les interrogations que nous avons à l’adolescence : chirurgie esthétique, obsession de la beauté, estime de soi, intimidation, relations sexuelles, amours impossibles, rôle de la famille à redéfinir, etc. Et puisque je ne me retrouvais pas dans des livres de chick-lit, romans à l’eau de rose qui ne véhiculent que des clichés, j’ai décidé d’écrire le roman que j’aurais voulu lire. Autrement dit, je souhaitais inventer un univers éclaté et déjanté dépeignant trois filles fortes et libérées, contrairement à mon adolescence où j’étais très timide et naïve. J’ai donc décidé de créer Ophélie, Sandra et Djamila qui, malgré leurs questionnements existentiels, vivent au-delà de leurs complexes personnels. Les trois héroïnes qui se vouent amitié et fidélité ne s’en laissent pas imposer, elles essaient de se libérer des diktats et poncifs des magazines de mode où la femme-objet est omniprésente. Même si les trois BFF se servent de leur sensualité pour obtenir gain de cause, elles ne sont jamais soumises. Pour une fois, ce sont les gars qui doivent s’ajuster et parfois payer le prix pour ne pas être à la hauteur de la fougue de vivre des trois héroïnes. En résumé, j’avais envie de traduire des réalités différentes, des filles ayant trois parcours singuliers, mais à la recherche d’un même idéal. Dans Jelly bean, je propose, bien que modestement, de comparer, de mesurer et de confronter des modèles féminins, de les mettre en scène pour révéler les désirs insoupçonnés de l’âme féminine. C’est un livre de girl power où les filles prennent parole avec un langage propre à chacune. Cela s’inscrit dans une nouvelle forme de féminisme que j’appellerais un féminisme sauvage et non moralisateur.

Qu’est-ce qui vous inspire chez les personnages écorchés?
Même si j’enseigne à l’université et que je fais un doctorat en sciences de la gestion (dans la sphère la plus près du social, c’est-à-dire en comportement humain), je suis intéressée par des environnements différents du mien. J’ai une curiosité pour aller à la rencontre de l’autre, découvrir les ailleurs et donner une voix aux personnes marginalisées. Cette curiosité se répercute dans toutes les sphères de ma vie. Pour nommer quelques exemples : voyage humanitaire que j’ai mis sur pied en Inde où j’enseignais à des réfugiés tibétains ; j’ai aussi été bénévole dans un centre d’hébergement pour les femmes qui veulent se sortir de la prostitution. J’ai des amies qui ont intégré le milieu des clubs de danseuses, certaines n’ont pu y échapper, une amie d’enfance qui en faisait partie s’est suicidée assez jeune. Cela ne peut pas faire autrement que de continuer à m’habiter, voire à me hanter. Quand j’écris, ce sont ces personnages qui vivent en moi et qui ne demandent qu’à être entendus.

Qu’est-ce qui vous fascine dans l’adolescence?
J’ai moi-même vécu une adolescence mouvementée, ma mère en fait encore des cauchemars (ha! ha!), une crise d’adolescence qui a duré des années. J’ai été renvoyée d’un pensionnat, j’ai fait quatre écoles secondaires, j’ai été en centre d’accueil. Bref, j’étais une catholique rebelle, comme s’amusait à dire mon père. L’adolescence, c’est la période la plus difficile, mais en même temps la plus exaltante, car c’est la période des découvertes, des expériences à la recherche de son identité singulière. On bascule dans un monde inconnu sans retenue et on a l’impression que ce monde qui à la fois nous effraie nous appartient. Sky is the limit! À bien y penser, c’est la seule période où on est réellement libre sans aucune responsabilité, on plonge dans le vertige de nos vies. L’adolescence est à la fois extatique et douloureuse, car tout change en nous : corps, esprit, cognitions, affects…

Comment avez-vous fait pour rendre attachant, voire tendre, un récit avec un univers aussi glauque et un langage aussi cru?
Je dirais que la souffrance du monde me préoccupe, mais paradoxalement, il y a une quête d’un bonheur, on peut y voir là un optimisme malgré les douleurs ressenties, nos propres souffrances autant que celles des autres… Que ce soit Ti-loup, par exemple, cet itinérant dans mon roman, qui était heureux par le simple fait qu’Ophélie lui apportait son milk shake… Cela le remplissait de joie. Des Ti-loup, j’en ai connu des dizaines et ce qui compte, c’est que lui et tous les autres que j’ai pu croiser sur mon chemin se sont ouverts à un autre être humain, moi en l’occurrence, avec beaucoup de tendresse. Et c’est un grand privilège, car les personnes les plus attachantes que j’ai eu la chance de rencontrer dans mon parcours étaient des écorchés de la vie, des anticonformistes. J’ai découvert des gens authentiques qui n’essaient pas de jouer de game, ne font pas semblant d’être heureux, du monde « vrai ».

Que représente l’écriture pour vous?
Une forme d’exorcisme qui permet de libérer ses démons intérieurs. L’écriture contribue à un ressourcement dans l’imaginaire. À sortir du rationnel et à fuir le quotidien monotone pour découvrir de nouveaux horizons! Mais c’est aussi un moyen de prendre la parole et d’exister. En résumé, l’écriture est un mode de vie, un état d’esprit. Mon Dieu à moi, c’est l’écriture!

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