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Sylvain Meunier : D’Haïti chérie

Sylvain Meunier : D’Haïti chérie

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 23/06/2004
Quoiqu’il n’ait pas écrit que des polars, on connaissait surtout Sylvain Meunier comme l’auteur des aventures de la détective Julie Juillet. Parallèlement à sa carrière littéraire, Meunier a enseigné depuis une vingtaine d’années dans diverses écoles, dont celles du nord-est de l’île de Montréal où abondent les élèves issus de l’immigration haïtienne. Qui sait si ce n’est pas là qu’il a trouvé l’inspiration pour sa trilogie mettant en scène la courageuse (mais infortunée) Lovelie, dont le deuxième tome vient de paraître…
Les malheurs de Lovelie

Récapitulons. L’action du premier tome, Lovelie d’Haïti, se déroulait vers la fin des années 70 et au début des années 90, essentiellement à Montréal, où la jeune Lovelie, immigrante illégale tout juste débarquée d’Haïti, avait été prise en charge par le clan Jolicœur, une famille bourgeoise qui avait promis à ses parents de veiller à son éducation. Dans les faits, la petite Haïtienne avait quasiment été transformée en une bête de somme, une restavèk, comme on appelle en créole ces enfants de classe moyenne engagés comme domestiques et réduits à une condition proche de l’esclavage. Mais les complications ne s’arrêtaient pas là pour la pauvre enfant : à peine affranchie du joug de sa famille d’accueil, elle tombait sous l’emprise des Hard H, un gang de jeunes délinquants haïtiano-montréalais impliqué dans des affaires de prostitution juvénile.

En abordant ces thèmes pour le moins dramatiques, Sylvain Meunier jetait la lumière sur des réalités de la société haïtienne, au pays comme dans la diaspora, qu’on aborde relativement peu souvent dans le roman haïtien. Mais l’auteur se défend bien d’avoir voulu tracer un portrait peu flatteur et peut-être un peu « noir » (sans jeux de mots) d’une communauté qu’il a fréquentée et à qui il doit énormément, selon ses propres dires. « Au cours de mes années dans l’enseignement, j’ai côtoyé beaucoup de jeunes d’origine haïtienne, les enfants de la deuxième vague d’immigration, explique le romancier. Et je dois dire que c’est une communauté qui m’a apporté beaucoup, sur le plan humain. Ces livres sont pour moi une manière de rembourser ma dette envers les Haïtiennes et Haïtiens que j’ai connus. Je n’ai pas voulu jouer au sociologue, ni verser dans le témoignage ou le reportage. Mais les réalités que je décris, j’en ai été témoin, j’ai même vu pire parfois. Et même si mes romans ne m’ont pour l’instant pas valu de réactions de la part de lecteurs haïtiens, je crois qu’il fallait parler de ces choses-là, au risque de choquer certaines sensibilités. »


Un cœur d’héroïne

Quand s’ouvre le deuxième tome de l’histoire de Lovelie, la jeune adolescente vit désormais dans un nouveau foyer d’accueil, chez les Brûlotte. Elle a tourné la page sur le calvaire que lui avait fait subir la famille M. Bien entourée par ses nouvelles copines, Nathalie et Lucie, elle fait preuve d’une grandeur d’âme exceptionnelle, en adoptant à l’égard de la jeune Charline Jolicœur, qui lui en avait fait baver un coup, une attitude faisant abstraction de leur passé. Étonnante, tout de même, cette magnanimité, compte tenu de la gravité des supplices infligés. « Oui et non, nuance Sylvain Meunier. J’ai voulu faire de Lovelie une héroïne, au sens le plus noble du terme : un personnage un peu plus grand que nature. Je regardais notre littérature récente, où abondent ces personnages de femmes courageuses, comme Émilie Bordeleau ou encore les héroïnes de Marie Laberge. Ce sont toutes des Québécoises de vieille souche, comme on dit. Alors je me suis donné le défi d’en créer une issue qui serait de l’immigration, une héroïne qui reflète ce que le Québec est en train de devenir. »

Plus qu’une concession à la rectitude politique, cette louable volonté d’intégration de l’Autre n’exclut pas une certaine lucidité en ce qui a trait à la nature des embûches auxquelles Lovelie a dû faire face et continuera de faire face dans la poursuite de ses rêves. On pourrait citer notamment la résurgence du spectre de l’abject petit truand nommé Andy Colon, ancien chef des Hard H, personnage peu recommandable s’il en est, autour duquel gravite toujours Chomsky Deshauteurs, le bien-aimé de Lovelie… Mais on pourrait citer aussi, et surtout, l’arrivée à Montréal de Jérémie D’Haïti, Elmeryse Jeune et de leurs autres enfants qui, étonnamment, donnera à Lovelie quelques maux de tête, puisqu’elle n’arrivera pas à réintégrer le giron de sa famille sans heurts. « Je ne crois pas insulter qui que ce soit en disant que la famille haïtienne traditionnelle est de modèle très autocratique, que les parents considèrent qu’ils ont tous les droits sur leurs enfants, en particulier le père, avance Sylvain Meunier. Alors ce n’est pas étonnant que Lovelie, qui a connu un autre milieu familial chez les Brûlotte, se bute à certains problèmes quand elle retourne vivre avec les siens. »


La voie du salut

Ainsi qu’elle le fait remarquer d’abord à Charline puis à son Chomsky d’amour, Lovelie a traversé dans sa vie plus de drames petits et grands que ses Lucie, Nathalie et ses autres consoeurs en vivront sans doute dans toute leur existence. Cela pourrait lui donner des airs d’éternelle victime, n’était-ce l’extraordinaire force de caractère dont l’a dotée Sylvain Meunier. Disons aussi qu’au fil de son odyssée tourmentée sur la voie du salut, elle saura compter sur de nombreuses bonnes âmes dont Mme Moïse (l’institutrice sévère mais juste), Mozart Valcin (un intervenant social au nom poétique comme seuls les Haïtiens peuvent en porter)… et, dans une apparition aussi fugace qu’inattendue, la policière Julie Juillet ! « C’est une manière de clin d’œil à moi-même ; et aussi un signe de paresse, je suppose, reconnaît Sylvain Meunier avec humour. Au lieu de créer de toute pièce un nouveau personnage de policière, ainsi que le demandait l’intrigue, il m’a semblé amusant de faire intervenir Julie, qui avait déjà son identité toute construite. Et puis, ça me permettait aussi de consoler un brin ceux de mes lecteurs qui ne me pardonnaient pas d’avoir mis fin à la carrière de la détective Juillet… »

Avec pour trame de fond le dechoukaj de 1986 (qui marqua la fin du règne des Duvalier mais, hélas, pas celle des troubles politiques en Haïti), le deuxième volet de cette trilogie de Sylvain Meunier ne manquera pas de susciter bien des émotions et bien des réflexions sur les difficultés d’adaptation d’une jeune immigrante dans un Québec qui ne cesse de se redéfinir, de même que sur le poids de l’Histoire et de la culture d’origine sur toute une génération. Et surtout, ce second tome met la table pour le prochain que lectrices et lecteurs, peu importe leur origine, attendront avec impatience.
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