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Suzanne Jacob : la voix de l’au-delà

Suzanne Jacob : la voix de l’au-delà

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/03/2001
Sidérante Suzanne Jacob ! Écrivaine totale, elle pratique différents genres littéraires avec cette maestria que lui envient nombre de ses contemporains. En plus de lire avec émerveillement ses nouvelles (Parlez-moi d’amour), sa poésie (La part de feu, Prix du Gouverneur général 1998) et ses réflexions fort pertinentes sur la langue et la création littéraire (La bulle d’encre, Prix de la revue Études littéraires 1997), nous lui avons découvert un visage inédit : celui de la scénariste-dialoguiste du film La beauté de Pandore, de Charles Binamé. Rouge, mère et fils marque pour elle un retour attendu au genre romanesque, qu’elle n’avait pas fréquenté depuis dix ans.
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis votre précédent roman (L’obéissance). Qu’est-ce que les considérations explorées dans votre essai La bulle d’encre ont confirmé ou infirmé dans votre pratique d’écriture ?

Je répondrai par la voix d’un ami qui, après avoir lu La bulle d’encre, m’a dit qu’il ne savait pas si j’allais encore écrire un roman, étant donné le lien que je faisais dans mon essai avec la musique, la nécessité du chant. Il disait qu’il devrait y avoir un passage pour y retourner. C’est vrai qu’après L’obéissance, il me fallait remettre le compteur à zéro dans l’écriture même, quoi. La bulle d’encre tentait d’éclairer l’intention d’arriver à faire entendre une voix au-delà, comme la musique est cette voix au-delà de la partition. Une chose toutefois m’a aidée à traverser cette étape, et c’est l’aridité du travail de scénarisation. Quand j’écrivais La beauté de Pandore, il y a eu un moment, comme ça, où il ne s’agissait plus du tout d’écrire mais au contraire de rédiger une partition ; pas d’images ni de chant, car c’est le réalisateur qui décidera après si ça chante ou pas. La scénarisation est un désert à traverser car il faut s’astreindre à une écriture qui justement n’est qu’une partition, n’est que son objet elle-même, séparé des images. Cet exercice m’a permis de regagner la force nécessaire à l’écriture du roman qui, elle, autorise toutes les libertés.

Peut-être est-ce dû à une récente relecture de Laura Laur, mais Delphine, l’héroïne de Rouge, mère et fils, apparaît comme une proche parente de Laura : elles ont toutes deux ce côté sauvage, indépendant, volontariste…

Oui, on pourrait dire qu’elles ont une certaine parenté. Pourtant, Delphine a fait des pas de plus que Laura. Delphine a eu un fils, a réussi à se créer des liens, des attaches. Elle a réussi une transmission de sa mémoire que Laura n’a pu faire. C’est vrai que comme Laura Laur, ce roman présente une constellation de personnages, mais je ne vois pas nécessairement Delphine comme le centre de celle-ci. Il existe ici des courants, des rivières entre les personnages, qui leur permettent de communiquer entre eux et de retrouver leur route.

En tout cas, le rapport parent-enfant, qui était au cœur de L’obéissance, apparaît encore ici comme fondamental…

Il y a certainement ici une tentative pour trouver comment se constitue un père, c’est-à-dire un être en opposition au géniteur. Dans Rouge, mère et fils, la figure du Père se présente comme une figure collective. Luc, le fils de Delphine, pose la question dès le début : à travers tous ces hommes qui gravitent autour de ma mère — Lorne, Félix, Simon —, lequel est mon vrai père ? Existe-t-il un père imaginaire plus réel que mon père réel ? C’est une question qui habite bien des jeunes d’aujourd’hui, ceux des familles éclatées, ceux qui ont connu plusieurs figures parentales dans un environnement très intimiste, différent de celui où a grandi la génération précédente. Alors, où commence et finit la famille ? Car il y a d’autres demandes par rapport à la reconnaissance de liens, au sens de les identifier : les hommes de ma mère sont-ils encore mes pères et dans quelle mesure le sont-ils ? La frontière entre famille et la société est devenue très floue, car les liens du sang sont plus rares qu’autrefois.

Faut-il voir chez Luc, comme chez Armelle, la seconde femme de son présumé père, une sorte de nostalgie du noyau familial classique ?

Oui, peut-être. Mais les personnages avancent en essayant de ne pas trop regarder en arrière. Ils font face à ce qui existe aujourd’hui.

À un moment donné, un personnage secondaire dit d’Armelle qu’elle « a un talent fou pour le théâtre » et fait plus loin le même reproche à Luc. Mais tous les protagonistes du roman jouent, au sens théâtral du terme, dans leurs relations interpersonnelles…

Sans doute. Mais Luc est véritablement le personnage d’une quête, il est très sincère sur ce plan. Aussi, sa rencontre avec le « Trickster » n’est pas gratuite, elle répond à quelque chose. Le « Trickster » est une sorte de survenant, un personnage qui lui parlera d’au-delà de la scène où Luc joue. C’est pourquoi Luc doit, du coup, cesser ses jeux car on lui parle d’autre chose.

La rencontre avec le « Trickster », que vivront tour à tour Armelle, Luc puis Delphine, donne au roman des airs de tragédie grecque gouvernée par le Destin. Voilà un personnage qui, par pure coïncidence, croise leur route à tous trois…

C’est comme si, finalement, il y avait eu une transmission pour le « Trickster », clairement et obscurément. Il rapporte les morts, ce lieu qui manque, cet endroit dont Delphine dit, dès le début, que si on n’a pas ses morts, on ne peut pas promettre. C’est le lieu où est ancrée la promesse, le futur. À partir du moment où quelqu’un est privé complètement de ses morts, quelle promesse peut-on faire ? C’est donc la question qui va courir partout dans le roman.

Revenons à la question de la musique ; sur le plan de l’écriture, dialogue, monologue intérieur et narration s’entremêlent constamment ; on passe de l’un à l’autre sans coupure nette. Faut-il voir là l’influence de la musique ?

Oh, l’influence de la musique, oui, mais aussi celle de la vie. Je suis sensible au fait que la parole, lorsqu’elle se constitue, rompt avec plusieurs pistes. Nous ne sommes pas des « unipistes ». On contient à l’intérieur de nous un « multipistes ». C’est sans doute davantage l’influence des studios qui se révèle dans cette image. Les autres pistes continuent et on n’a qu’à changer de bouton pour accéder à la piste interne, dehors, celle d’à côté, etc. J’essaie de rendre compte du va-et-vient entre l’histoire que chaque personnage est en train de vivre, au-dedans, et celles qui se poursuivent au-dehors.


***


Rouge, mère et fils, Suzanne Jacob, Seuil
La beauté de Pandore, Charles Binamé & Suzanne Jacob, Les 400 coups
La part de feu, Suzanne Jacob, Boréal
Laura Laur, Suzanne Jacob, Boréal compact
L’obéissance, Suzanne Jacob, Boréal compact
La bulle d’encre, Suzanne Jacob, PUM/Boréal
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