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Suzanne Jacob et Patrick Cady: Plume et marteau

Suzanne Jacob et Patrick Cady: Plume et marteau

Par Alix de Rome, publié le 27/08/2007
La pensée, la sensibilité humaine aussi, s’expriment dans la diversité des arts autant que dans la littérature. Le psychanalyste Patrick Cady s’est plongé, par le biais de la sculpture, au cœur de l’âme humaine. Et sa compagne, nulle autre que l’écrivaine québécoise Suzanne Jacob, s’est associée à lui dans un étonnant ouvrage, Le Bal des humains. Notre rencontre avec Suzanne Jacob.
Le psychanalyste Patrick Cady se livre depuis plusieurs années à une passion toute concrète et pourtant forte d’une dimension métaphysique pour les arts primitifs. Cela l’a mené, un matin de décembre, à se saisir du marteau, du ciseau et des limes pour faire jaillir de blocs de pierre du Brésil des formes, mais aussi des cris. Le résultat de cette aventure a fait l’objet d’une exposition au printemps dans le Vieux-Montréal.

Quelques mois après cette exposition paraissait aux éditions Les 400 coups Le Bal des humains, un livre consacré à l’art de Patrick Cady, regard posé par les photographes Christian Gauthier et Thierry Jacob sur ces structures à la fois primitives et essentielles. L’écrivaine québécoise Suzanne Jacob, elle-même passionnée d’art et toujours en quête de sens, s’est associée à cet ouvrage sur l’œuvre de celui qui est son compagnon. En première partie du livre, elle nous entraîne de sa plume magistrale sur les chemins imprévisibles de l’humain.

Comment est née l’idée de vous associer à ce projet?
Mon conjoint a commencé à sculpter il y a à peu près cinq ans. Quand Patrick a présenté son exposition en mai dans le Vieux-Montréal, nous avons pensé qu’en dire quelque chose s’imposait. Pour ce faire, nous avons décidé de rédiger des textes totalement distincts l’un de l’autre, qui cherchent à parler de la question de l’interlocuteur dans l’œuvre, du rôle de celui qui crée. C’est compliqué, ce sujet-là, c’est un aspect de la création dont on ne parle pas beaucoup. C’est ce dont j’ai essayé de traiter dans mon livre Écrire, comment pourquoi (Éditions Trois-Pistoles), le fait que l’auteur invente surtout un auteur, et que s’il n’inventait pas cet auteur, évidemment, le livre disparaîtrait avec lui. En outre, en écrivant les textes du Bal des humains, j’avais un autre objectif: essayer de contrer toute cette espèce de campagne du «Pour qui écrivez-vous?». Cette tendance actuelle qui veut forcer l’écrivain à destiner ses livres à un public spécifique, ce dernier le harcelant: «À qui pensez-vous quand vous écrivez? Pour qui écrivez-vous?» À chacune de mes résidences d’écrivain en université, je me suis heurtée à cette question: c’est quand même incroyable!

Donc, avec Le Bal des humains, vous cherchiez à vous faire rassembleuse, à montrer qu’une œuvre — texte ou sculpture — peut s’adresser à chacun, quel que soit son âge. Mais puisque nous abordons ce problème de cloisonnement, de catégorisation de la littérature, d’où vient ce qui vous apparaît comme un travers, un frein à la compréhension et à la diffusion des œuvres auprès des jeunes?
Cela vient du fait qu’on a classé les littératures par niveau de difficulté. On a dit: «Ça, c’est jeunesse», et la distinction est faite presque par groupe d’âge. Hergé faisait un gag en disant: «C’est pour les 7 à 77 ans». Après, tout le monde a jugé qu’il s’agissait d’une bonne idée: «On va mettre 8 à 10 ans, comme pour les jouets.» Souvent, je me suis révoltée contre cette vision des choses en pensant: «Heureusement, la musique y échappe», car on ne va pas coucher l’enfant parce que quelqu’un met du Schumann. Pourtant, la structure musicale des pièces de ce compositeur allemand est difficile. Je fais cette réflexion car ma mère, pianiste, faisait tout le temps jouer la musique de Schumann lorsque j’étais enfant. Je crois qu’à force de l’écouter, j’en suis venue à construire des textes à la structure complexe, à l’instar du musicien.
Il est également faux de penser qu’on doit empêcher l’enfant de tout lire. En effet, notre littérature s’est ancrée dans une tradition orale. Cette dernière transmettait toute l’histoire aux enfants, qui la mémorisaient tout entière, sans censure. Prenons l’exemple de L’Iliade et de L’Odyssée. Il fallait que les enfants commencent à apprendre très jeunes ces récits, afin de les perpétuer de génération en génération. C’est la mémoire qui essaye de se garder.

Cette démarche vous a-t-elle posé des difficultés?
Oui, c’est en fait tout un travail de trouver la manière de parler de cet aspect. C’est, d’une certaine façon, à la fois évident et très compliqué à raconter à quelqu’un qui ne connaît pas ces difficultés. Comme cela a été ardu un jour d’expliquer à quelqu’un qui regardait beaucoup la télé pendant son enfance que la Shoah n’était pas un scénario d’Hollywood. Pour moi, c’est un texte qui est une sorte de défi.

Pour vous aussi, l’essentiel était de parvenir à raconter une histoire…
Oui, et de rendre compte du fait qu’il y a quelqu’un qui tente quelque chose, dans un lieu, avec des sculptures. Il y a une sorte de lutte entre le regard et le cri, entre ce que Patrick dit et à qui il parle.

Il existe pour vous un lien évident, naturel, entre le travail de l’écrivain et celui du sculpteur.
Absolument. La sculpture, c’est très violent et en même temps cela ne l’est pas, c’est à la fois caresser la pierre et la briser. C’est un peu la même chose en écriture: quand on n’arrive pas à mettre en forme, à donner une forme à une pensée qui ne trouve pas sa structure, que l’on se dit que l’on est en train d’échouer et que l’on se demande si on doit s’ouvrir les veines (rires). Il y a chez moi quelque chose de violent par rapport à un moment où il faut en finir.

A-t-on réagi à votre texte, qui précède les photographies de sculptures de Patrick Cady, ainsi qu’à celui de ce dernier?
J’ai été assez contente de ce que m’ont dit les lecteurs et les lectrices: pour eux, ce sont des textes très différents, et ils sont soudain soulagés lorsqu’ils commencent la lecture du texte de Patrick (rires). Moi, c’est comme si j’étais la pierre. C’est dur d’y entrer. J’y ai utilisé des portions de poésie, qui font dévier le texte de sa trajectoire. Qui nous amènent ailleurs. D’autre part, l’un des aspects du travail de Patrick qui m’a beaucoup impressionnée est qu’il y a une sorte d’humour, qui d’un seul coup bifurque: cet humour-là devient souffrance; entre jouissance et douleur, l’éclairage change. Forcément, j’ai commencé à penser à nous, qui sommes nés dans un cri et qui avons mis des années à comprendre ce que nous sommes, si nous y sommes arrivés un jour.


Bibliographie :
Le Bal des humains, Patrick Cady et Suzanne Jacob, Les 400 coups, 104 p., 29,95$
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