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Suzanne Aubry : Une raconteuse d’histoires

Suzanne Aubry : Une raconteuse d’histoires

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 15/12/2015

Après avoir conquis les lecteurs avec sa saga historique « Fanette » – l’histoire de deux sœurs qui vivront des destins fort différents après leur exil au Québec pour échapper à la famine en Irlande – la scénariste et auteure Suzanne Aubry signe Ma vie est entre tes mains, un roman dense, captivant et émouvant, qui dévoile un paysage méconnu, celui des Prairies, et qui témoigne encore une fois de son souffle et de son talent de raconteuse.

Lors d’un voyage de recherches au Manitoba et en Saskatchewan pour un projet destiné à la télévision, qui ne s’est finalement pas concrétisé, Suzanne Aubry a eu un coup de cœur incroyable pour cette région et pour les gens. C’est donc de cet éblouissement vécu là-bas qu’est né le roman. « Lorsque j’ai vu pour la première fois ces paysages à la fois austères et fastueux, ces grands ciels sans fin sculptés par les nuages et la lumière, les routes droites qui semblaient traverser l’infini, j’ai compris que ces lieux ne me laisseraient pas indemne, qu’ils marqueraient durablement mon imaginaire. », précise l’auteure à la fin de Ma vie est entre tes mains. Camper l’histoire dans l’Ouest, c’était aussi une manière de « faire voyager les gens, de les projeter ailleurs ».

De fait, dès le début, le lecteur est happé, intrigué. En 1997, un peu avant l’aube, un accident de voiture survient au Manitoba. Les trois victimes, des amis d’enfance, semblaient se sauver de quelque chose. Auraient-ils commis un méfait? Ce drame entraîne des répercussions dans leur existence et celles de leurs proches. Léo Labrecque se retrouve en prison; Benoit Forest est plongé dans le coma; Michel Perreault prend la fuite. Ce dernier coupe tous les ponts avec ses proches, enterre son ancienne vie, change de nom (Michel Sauvé), refait sa vie à Montréal où il se marie et devient père. Surtout, il tente d’oublier le passé. À force de résilience, il réussit tant bien que mal pendant quatorze ans, mais le passé le rattrape alors que sa femme Émilie disparaît avec leur fils autiste. Il ne comprend pas ce départ inattendu et retourne là-bas, dans les Prairies, où sa famille pourrait bien se trouver. Mais Michel ignore que Léo, qui a écopé pour les trois comparses, souhaite se venger… De son côté, Benoit n’est toujours pas sorti du coma.

Peu à peu, les événements tragiques survenus en 1997 se dévoilent, des secrets enfouis émergent, des fantômes du passé surgissent, des vies cachées se révèlent. Au fil de la lecture, les pièces du casse-tête se placent une à une, installent un suspense et tiennent le lecteur en haleine. C’est d’ailleurs une des forces de ce roman aux multiples rebondissements, sa structure, son histoire bien ficelée, tous ces morceaux – le sort d’une panoplie de personnages – qui s’imbriquent parfaitement. L’éventail d’une vie, sa complexité, se déploie ici, « couche par couche, comme un tableau », imagine l’auteure, avec ses affres, ses joies, ses peurs, ses rêves, ses ambitions : toutes ces choses qui nous forgent, nous transforment, nous changent. « On a beau essayer d’être maître de notre destinée, il y a des choses qui arrivent contre lesquels on ne peut absolument rien, et qui transforment complètement notre vie ».

On n’échappe jamais véritablement à son passé : « Le passé sera toujours là, on ne peut pas l’effacer. Mais on peut tenter de le transformer, d’ouvrir une possibilité. Il y a toujours moyen de s’en sortir. Quand on est dans une situation de tourmente, il y a des perches, des ouvertures qu’on ne voit pas. Il y a une lumière quelque part, qui est là. Il faut qu’on soit lucide, qu’on cesse de se débattre, de paniquer. » Il y a de l’espoir donc. Une pensée réconfortante dans cette ère de désillusion et de grisaille ambiante. « Je suis une humaniste, je ne suis pas cynique pour deux sous. J’ai toujours une sorte de fraîcheur dans mon approche de la vie et des êtres humains. Je pense que les grands cyniques ont cessé d’être curieux. »

L’art du roman
La liberté que procure le roman s’avère merveilleuse pour Suzanne Aubry. Avant de publier son premier roman Le fort intérieur, l’auteure est d’abord passée par le théâtre et la télévision. Cette expérience scénaristique transparaît dans sa précision, son sens du rythme, sa façon de tisser ses histoires, son écriture très visuelle, l’échafaudage de ses personnages, qui sont réalistes, attachants, complexes. Les sept tomes de la série « Fanette » lui ont ensuite permis de « faire ses gammes », souligne-t-elle, d’explorer l’écriture, de peaufiner son art. Cette travailleuse acharnée jongle avec brio avec les mots, les intrigues, les personnages.

Tandis que Ma vie est entre tes mains se faufile jusqu’aux lecteurs, d’autres projets habitent déjà l’écrivaine : « Il y aura toujours quelque chose qui m’intéresse, j’aurai donc toujours quelque chose à écrire. » C’est d’ailleurs pourquoi « le syndrome de la page blanche, ça n’existe pas » pour elle, c’est une « abstraction » : « Il y a toujours matière quand on observe. La vie m’inspire. Les gens m’inspirent. » La romancière insuffle à ses récits ses observations du monde. Sa sensibilité, sa curiosité insatiable, sa passion et l’amalgame de ses expériences font d’elle une formidable raconteuse d’histoires, ce qu’elle se considère d’abord et avant tout.

Assurément, cette passionnée ne s’ennuie pas. Et nous non plus lorsque l’on découvre ses univers. « J’écris pour agripper le cœur des gens », révèle Suzanne Aubry. Pas de doute, notre cœur, il a été ébranlé, touché, charmé.

 

Crédit photo : © Michel Paquet

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