Entrevues

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 82
Sheila Fischman : Apaiser les solitudes

Sheila Fischman : Apaiser les solitudes

Par Dominique Lemieux, Les libraires, publié le 10/04/2014

Aujourd’hui, qu’on soit un francophone de Matane ou un anglophone de Whitehorse, on peut se laisser séduire par la prose de Jacques Poulin, Marie-Claire Blais ou Larry Tremblay. Et si les plus grands auteurs québécois ont traversé les frontières, c’est beaucoup grâce à la passion d’une femme, la grande – très grande! – Sheila Fischman.

Quand Sheila Fischman est arrivée au Québec en 1969 – après une enfance partagée entre Moose Jaw en Saskatchewan et un petit village ontarien –, elle marmonnait timidement le français. Elle l’avait certes étudié à l’école et à l’Université de Toronto, mais jamais plus. Fascinée par sa province d’adoption – un amour sincère qui perdure quarante ans plus tard –, elle cherche à améliorer son français. « J’ai visité bien des quincailleries, des pharmacies et des librairies pour apprendre à bien parler, mais comme j’étais impatiente, quelqu’un m’a suggéré de traduire un livre. » Cet ami lui recommande Le torrent d’Anne Hébert, qu’elle commence à interpréter à sa façon. Mais, les difficultés sont nombreuses. Après deux phrases, elle se décourage et laisse l’ouvrage en plan – pendant un temps seulement, car elle y reviendra quelques années plus tard.

Son voisin de l’époque, l’écrivain Roch Carrier, trouve une autre option : il vient de publier La guerre, yes sir! et trouverait intéressant qu’elle s’y attaque. Elle répète son manège. Elle peine, mais persiste. Elle ne compte pas les heures, multiplie les corrections, peaufine l’ouvrage. Le hasard fait bien les choses : la maison torontoise House of Anansi accepte de publier le livre, qui devient un grand succès de librairie au Canada anglais. Une traductrice était née.

Les livres s’enchaînent. L’autodidacte s’attaque tantôt à Marie-Claire Blais. Puis à Jacques Poulin. Et la liste s’allonge : Monique Proulx, Élise Turcotte, André Major, Lise Bissonnette, Christiane Frenette, François Gravel ou Éric Dupont. Au total, ce sont plus de 150 ouvrages qu’elle aura revisités, s’immisçant avec respect dans l’imaginaire de ceux qui ont construit la littérature québécoise. Parfois, elle choisit les ouvrages, parfois, elle est approchée par un éditeur ou un auteur. « Mes goûts sont variés. Tout écrivain qui fait quelque chose d’intéressant sur le plan linguistique m’attire. Le Québec déborde d’auteurs talentueux. »

Elle entretient un lien particulier avec « ses » auteurs. Elle les aime, les défend, les considère comme ses amis. Suffit de l’entendre nous parler de Christine Eddie, de Kim Thúy, de Gaétan Soucy ou de Michel Tremblay… La collaboration Tremblay-Fischman a d’ailleurs été reconnue, puisque le Prix du Gouverneur général en traduction a été décerné en 1998 à Bambi and me, version anglaise de Les vues animées. Une récompense parmi de nombreuses autres pour celle qui a été quatorze fois finaliste au GG et qui est membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre national du Québec.

Fischman est une créatrice, maîtrisant le rythme, la voix, le souffle. On sent le travail, la passion : « Je choisis des livres que j’aime; il faut que je sente une affinité entre le texte et moi. Je traduis par intuition. De plus, j’adore la langue française. J’aime beaucoup vivre en partie dans cette langue et j’apprécie grandement ce que les écrivains québécois en font. » Et les écrivains le lui rendent bien : « Ce que j’aime le plus, c’est entendre un auteur dire : “C’est comme si c’était moi qui l’avait écrit en anglais”. C’est le plus beau compliment qu’on peut me faire. »

Elle raconte, et on tend l’oreille. Un timbre tout en douceur vibre au bout du fil. On y entend sa force tranquille, son affection franche pour Montréal. Elle s’excuse parfois de ne pas connaître le mot juste, elle tergiverse, elle reprend certains passages. On l’écoute pourtant, porté par son parcours d’une richesse inouïe.

Malgré tout, elle demeure incontestablement humble, préférant le silence de sa maison, la lecture d’un bouquin, les échanges individuels. Elle s’efface volontiers derrière le travail des écrivains. « Je ne fais que traduire », laisse échapper celle qui traduit actuellement La traversée de la ville de Michel Tremblay, comme si cela allait de soi… Vous êtes plus qu’une traductrice, madame Fischman, vous êtes une femme formidable qui a accompli un pari difficile : réconcilier, par les mots, deux solitudes qui ne se côtoient pas suffisamment.

 

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