Entrevues

Littérature québécoise

exclusif au web
Richard Dallaire: Quand l’espoir fait réellement vivre

Richard Dallaire: Quand l’espoir fait réellement vivre

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 05/09/2013

Avec son écriture en pleine floraison, dont les couleurs émerveillent à chaque métaphore, Richard Dallaire nous intime de le suivre dans le jardin saccagé d'une ville en pleine Dépression. Il y dépose ses personnages, un tailleur de peaux et sa conjointe, dont l’espoir et l’altruisme contrastent avec la noirceur qui émane de la société. Leur nid d’amoureux installé, ils entreprendront la lourde tâche de semer autour d’eux amour et lumière. Entretien avec celui qui a osé cultiver l’espoir en nous proposant Les peaux cassées, ce roman unique, teinté autant de féerie que de poésie.  

Ni tout à fait réaliste ni tout à fait fantastique (des enfants de gouttière aussi sauvages que des chats, des serpents-dragons à plumes, des sceaux de larmes entreposés sur un toit, une femme qui possède des branchies), votre œuvre joue entre ces deux registres. Comment avez-vous choisi l’endroit où situer la frontière entre les genres?

Trouver cette frontière, comme vous dites, n’était pas pour moi un enjeu au départ. En fait, je crois qu’on peut aller très loin si on fait confiance au lecteur. Le travail réside plutôt dans le « parcours écrit » que j’emprunte pour que tous les événements et personnages qui sortent du cadre réel apparaissent au lecteur comme allant de soi.

 

Comment qualifiez-vous votre roman? Une fable sociale, un récit d’anticipation, une histoire fantastique? Un peu de tout à la fois?

Si on prend mes images au premier degré, je souhaite que ce ne soit pas un récit d’anticipation! Va pour la fable sociale. Cette histoire se veut un miroir déformant (à peine) de notre société. 

 

Dans Les peaux cassées, tout comme dans Le marais, votre roman précédent, l’espoir et la beauté l’emportent sur tout ce qu’il y a de plus sombre dans l’existence. Est-ce que l’écriture est pour vous une façon de braver la noirceur de ce qui nous entoure?

Il y a sûrement un peu de ça. Mon regard sur la société est souvent sombre. Il me semble que la valeur de toute chose, être humain compris, doit entrer dans une logique froidement comptable. Je veux croire qu’il y a d’autres avenues possibles. L’être humain carbure au sens et je ne crois pas que notre société individualiste lui en apporte. C’est sans doute pour ça que l’idée de la compassion, de la tendresse, de la solidarité et de l’entraide traverse les deux romans.

Pour Les peaux cassées, c’était important pour moi que les personnages s’associent pour faire contrepoids à la Dépression qui tend à avaler toute lumière. Si on enlevait la beauté et l’espoir du récit, il ne resterait que des gravats et des cendres. Ce serait beaucoup trop lourd. Je ne lirais même pas ça moi-même.

 

Que représentent les « peaux cassées » que votre personnage principal doit réparer? On comprend le jeu de mots avec « pot cassé », mais, quelles sont ces « peaux », que font les propriétaires sans leur peau entre-temps?

Ces peaux cassées illustrent les cicatrices, plus psychologiques que physiques, que le temps grave sur chacun de nous. Je trouve plus parlant de passer par le charnel pour aborder la dépression ou la maladie mentale. La souffrance est plus incarnée lorsqu’elle passe par le corps. Lorsqu’ils transitent à la clinique, les propriétaires habitent toujours leur peau, mais selon la gravité du cas, c’est le travail du réparateur qui change : tantôt chirurgien, tantôt psychologue, et ultimement, thanatologue. J’admets que j’ai voulu laisser la définition du rôle du réparateur de peaux à l’interprétation du lecteur.

 

Votre personnage de l’Épouvantable est particulièrement intéressant. Hostile, détestable et amer, il est accroché à un pieu en plein centre de la ville et laisse les passants l’insulter, le frapper même. Il semble exister pour canaliser la détresse et la colère que les gens ont en eux. Comment avez-vous réussi à créer un tel personnage, à la fois si fort et si sordide? Quelle en a été l’inspiration?

L’Épouvantable traînait dans un fond de tiroir bien avant l’écriture du roman. Je trouvais intéressant l’idée d’un personnage paratonnerre qui se fait battre à loisir pour tout et rien. Une fois intégré dans Les peaux cassées, il prenait toute sa force. Pour moi, l’Épouvantable est un type que je croise souvent dans mon quartier en train de quêter des cigarettes ou de la monnaie pour un café. Je trouve notre société extrêmement violente de se voter une Loi pour l’élimination de la pauvreté et de tolérer que des personnes puissent subir ça au quotidien. C’est cette hypocrisie que je voulais exprimer à travers l’Épouvantable.

 

On compare souvent votre œuvre à celle de Boris Vian, pour ses touches d’étrangeté, d’irréalisme et cette beauté innocente. À tout hasard, êtes-vous vous-même un lecteur de Vian? Sinon, quelles sont vos inspirations?

Bien sûr, j’ai lu Vian. J’ai été séduit par sa manière de se moquer du réel. Qu’est-ce qui existe après tout, ce que je vois et touche ou ce que j’imagine? Vian ne semblait pas s’inquiéter de cette question. Je m’accorde aussi cette liberté. Pour cette même liberté, j’ai beaucoup aimé les romans de Jean-François Beauchemin qui précèdent La fabrication de l’aube.

Sinon, c’est l’écriture de chansons qui a été ma première école. En chanson, il faut boucler une idée en très peu d’espace. Ça force à travailler le rythme, la concision, la poésie. Pour cette raison, j’ajoute (drôle de mélange) Daniel Bélanger, Dick Annegarn et Tom Waits à la liste.

 

Vous jouez avec la langue d’une façon magnifique, les phrases prenant leur envol avec poésie et audace avant d’entraîner le lecteur, comme par surprise, dans un univers dont il ne connaît aucunement les contours. Le travail sur la langue était-il autant important pour vous, lors de l’écriture de ce roman, que le travail sur le fond, l’histoire?

Au départ, l’histoire se dessine beaucoup en écriture automatique, je ne travaille pas avec un plan (du moins pas sur papier). C’est insécurisant, mais au bout d’un moment, les événements, les personnages et surtout le ton s’imposent : le roman apparaît. Ensuite, c’est au cours des nombreuses réécritures que s’affine la langue.

 

Écrire un second roman est-il plus facile qu’écrire le premier?

Avec du recul, écrire Le marais a été plus facile. Ne sachant même pas si j’allais être publié, aucune censure n’entravait l’écriture. Je donnais tout. Pour un deuxième roman, je sentais davantage le lecteur au-dessus de mon épaule. Ça été long, mais j’ai appris à cohabiter avec ce lecteur fantôme.

J’avais aussi la crainte d’écrire le même livre. Je me battais pour sortir de ma zone de confort. Au bout d’un moment, j’ai cessé de combattre pour revenir à des thèmes que je maîtrise.

 

À la fin devotre roman, vous remercier « Martin Winckler d’avoir soufflé sur les braises », « Éric Simard d’avoir entretenu le feu » et « Antoine Tanguay d’y avoir jeté beaucoup d’huile ». Vous avez également participé au programme de mentorat de Première Ovation. Comment avez-vous trouvé cette expérience de dévoiler votre manuscrit au regard des autres? Comment ces gens ont-ils contribué au succès de Les peaux cassées?

Au début de l’écriture du roman, je me suis vite retrouvé dans une impasse. Je sentais qu’un monde en effondrement serait la trame de fond du livre et au même moment, je venais d’avoir un enfant. Les deux cohabitaient mal. J’allais abandonner le projet lorsque j’ai demandé ces coups de pouce. J’avais surtout le goût de partager sur l’acte d’écrire, les motivations et le sens de tout ça. Me mesurer, en quelque sorte, à d’autres auteurs, histoire de voir si je fais partie de la famille. Je peux dire qu’il y a un peu de ces trois gars dans Les peaux cassées. Écrire est un travail solitaire et ça été un réel plaisir d’en sortir et de partager.

 

Vous travaillez dans le domaine de l’alphabétisation. En quoi est-il important selon vous d’œuvrer à l’apprentissage de l’écriture et de la lecture? En quoi la lecture est-elle importante en société? 

Analphabétisme est synonyme de pauvreté et d’exclusion sociale. Tu ne sais pas lire, tu as les emplois mal payés, les horaires atypiques. Tu as peu, ou pas, accès à la culture, à la formation continue. Mais pire, c’est qu’au-delà de l’évidente exclusion sociale, c’est l’exclusion politique causée par l’analphabétisme qui profite aux pouvoirs néolibéraux qui ont tout avantage à maintenir cette ignorance. C’est une autre forme de violence.

 

Crédits photo : Charles Marier

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Littérature québécoise
  4. Richard Dallaire: Quand l’espoir fait réellement vivre