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Prix des libraires du Québec : La vie (d’écrivain) devant soi

Prix des libraires du Québec : La vie (d’écrivain) devant soi

Par Stanley Péan | © Sophie Samson, publié le 29/03/2011

Un hasard tout à fait bienvenu a voulu que quatre des cinq œuvres en lice pour le Prix des libraires du Québec, dans la catégorie Roman québécois, portent la griffe d’écrivaines et d’écrivains émergents. Du coup, nous avons sauté sur l’occasion d’inviter Anaïs Barbeau-Lavalette, Jean-Simon Desrochers, Nicolas Langelier, Sabica Senez et leur colistier Louis Hamelin, ex-jeune homme en colère de nos lettres, à partager leurs réflexions sur la « carrière littéraire ».

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« La relève : pourquoi? Quelqu’un est tombé? »
Certes, tout le monde connaît ce bon mot de Picasso à propos du terme de « relève », qui lui semblait impropre dans le domaine des arts et des lettres. Sans volonté d’effacer les générations précédentes, les écrivaines et écrivains émergents – désignation qui plaît davantage à Sabica Senez, Nicolas Langelier, Anaïs Barbeau-Lavalette et Jean-Simon Desrochers – se contentent de joindre leur voix à celles de leurs plus illustres aînés.

On aurait tort de prendre pour une forme de carriérisme cette légitime soif de réussite qui les habite à des degrés divers. J’en ai parlé à Louis Hamelin et lui ai demandé si son volumineux ouvrage sur la crise d’Octobre, La Constellation du Lynx, n’était pas la concrétisation du rêve de cet écrivain en herbe qui, dans un précédent livre (Ces spectres agités), projetait d’écrire le Grand Roman Québécois. « Oh, c’était un clin d’œil à ce fameux Great American Novel que bien des écrivains étasuniens ont cherché à écrire », explique en riant Hamelin, qui laisse aux historiens de la littérature le loisir de statuer sur le roman-enquête qu’il nous a offert cet automne, son livre le plus achevé à ce jour de l’avis de plusieurs. « Quand on débarque dans ce milieu, on nourrit parfois de grandes espérances, des attentes démesurées. Mon premier éditeur, André Vanasse, m’a raconté qu’à ses débuts, il rêvait du Nobel, raconte celui qui remportait tout de même le Prix du Gouverneur général il y a vingt ans pour son premier roman, La Rage. Avec les années, j’ai appris à considérer le fait d’être écrivain comme mon métier, tout simplement. »

Cela dit, l’ambition ne fait pas défaut à un Jean-Simon Desrochers, qui a attiré l’attention de la critique avec sa Canicule des pauvres, un pavé de près de sept cents pages habité par une impressionnante galerie de personnages pittoresques. « Je n’avais pas envie d’écrire le énième roman sur un Québécois dans la trentaine qui s’interroge sur sa masculinité », de déclarer Desrochers, ironique. Car s’il n’a rien contre la vague d’autofiction qui a déferlé sur nos lettres au tournant du siècle, Desrochers s’inscrit dans un courant davantage nourri par un imaginaire foisonnant que par des préoccupations parfois caractérisées par un certain nombrilisme. En cela, sa démarche apparaît à l’opposé de celle, presque documentaire, d’Anaïs Barbeau-Lavalette qui, comme Hemingway, affirme avoir besoin d’étudier son sujet avant de prendre la plume : « J’admire les gens qui sont capables de faire ce grand saut dans l’imaginaire. Moi, j’ai besoin de connaître à fond mon sujet avant de me donner le droit d’écrire dessus. »

Bienvenue au royaume de la littérature
Depuis toujours, ce droit d’écrire et de publier a semblé trouver sa légitimation dans la réception institutionnelle des œuvres; mais cette réception est devenue un peu floue avec l’appauvrissement du discours critique chez nous. « Il y a vingt ans, un jeune écrivain attendait fébrilement de lire dans les pages des cahiers littéraires les papiers qui pouvaient lancer sa carrière ou briser son élan, rappelle Louis Hamelin, lui-même devenu collaborateur du Devoir. Dans le temps, des chroniqueurs aguerris – les Réginald Martel, Gilles Marcotte, etc. – donnaient l’impression d’avoir droit de vie ou de mort sur les œuvres, les écrivains. » Sans trop chercher à l’expliquer, Hamelin reconnaît qu’un tel pouvoir s’est fragmenté, s’est déplacé vers des tribunes moins officielles, dont celles des blogueurs. « Il n’y a plus vraiment de ces bonzes qui savaient mettre les œuvres en perspective et qui étaient postés comme des gardiens à l’entrée du royaume de la littérature, renchérit Nicolas Langelier, lui-même journaliste d’expérience. Je crois que cette rigueur du discours critique fait parfois défaut de nos jours. »

Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, qu’on avait découverte comme réalisatrice de documentaires puis de fictions cinématographiques, l’acceptation de l’étiquette d’écrivaine n’est pas encore chose faite, malgré les éloges suscités par son roman Je voudrais qu’on m’efface, qui a débuté sous la forme de notes brutes en marge de son scénario pour Le Ring. « C’est vrai que mon livre a été bien accueilli et ça m’a beaucoup touchée parce que l’écriture romanesque, c’est une vraie mise à nu, même si ce n’est pas mon histoire personnelle que je raconte. Je n’ai jamais aspiré à devenir romancière, ça m’est pour ainsi dire arrivé, et j’ai encore parfois l’impression d’être un imposteur. » La jeune maman voit sa deuxième vocation comme une autre manière de dire la réalité de ces enfants sur lesquels elle a braqué son regard et sa caméra, et ne s’oppose pas à ce qu’on la considère comme une recrue dans ce milieu qu’elle explore comme un continent inconnu. « Encore que j’ai l’impression qu’en littérature, comme dans le domaine du cinéma, on nous classe vraiment longtemps au rayon de la relève, souligne-t-elle, avec humour. Je connais des réalisateurs dans la quarantaine qu’on continue de présenter comme émergents. »

Même son de cloche chez Sabica Senez, qui déplore la persistance de cette étiquette « de jeune plume », parfois un brin frustrante – notamment pour une auteure qui écrit et qui publie en revue depuis une vingtaine d’années, même si elle n’en est qu’à son deuxième ouvrage. La familiarité avec l’institution littéraire, acquise par osmose avec les membres de son entourage familial également du milieu, se manifeste chez elle par un souci du lien avec son éditeur, d’autant plus crucial pour un livre aussi éclaté que Petite armoire à coutellerie : « Jeune ou pas, l’écrivain a besoin de sentir l’enthousiasme de l’équipe, de la direction littéraire, pour avancer. Ma relation avec Marie-Josée Roy de chez Leméac, qui a su comprendre mon projet, a été exemplaire. Dès le départ, elle a senti que mon texte avait besoin d’espace pour se déployer, avait besoin de cette multiplicité des formes et elle m’a appuyée dans mes choix esthétiques. »

Pour avoir publié d’abord de la poésie aux Herbes rouges avant de passer au roman, Jean-Simon Desrochers adresse des éloges similaires à son éditeur François Hébert. « Même s’il a une vision globale d’une œuvre, François travaille sur les détails infimes du texte; je me souviens qu’après la lecture de La canicule des pauvres, il a d’abord tenu à s’assurer de la légitimité de certaines de mes virgules, ironise encore le romancier, auquel les propos de Nicolas Langelier font écho. Il est clair que les commentaires critiques que j’ai reçus de toute l’équipe du Boréal m’ont permis d’aller plus loin, plus à fond dans ma propre démarche. »

Comme chez Louis Hamelin, à qui certains critiques reprochèrent autrefois un vocabulaire recherché, voire précieux, on sent chez les quatre autres finalistes québécois du Prix des Libraires une réelle passion pour leur matériau de base, la langue. « J’ai toujours aimé les mots, j’ai toujours aimé jouer avec eux même quand je n’écrivais que des scénarios et que j’étais tenue à un style plus froid, plus schématique », explique Anaïs Barbeau-Lavalette.

Un métier, un milieu en mutation
À l’instar de l’ensemble de ses colistières et colistiers, Nicolas Langelier, qui œuvre également dans le milieu éditorial (au Boréal, nommément), caressait depuis longtemps le rêve de devenir écrivain. « Dans les années 1990, j’avais écrit un premier roman resté inédit, que je n’ai jamais eu le courage de relire. C’était le fruit d’une expérience d’écriture effectuée dans le cadre d’un programme de l’UNEQ, dont je suis ressorti démoralisé », se remémore l’auteur de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, en riant. Le goût d’écrire ne l’ayant jamais quitté, Langelier se réjouit non seulement du sort enviable qu’a connu son roman, mais surtout de l’importance que semble encore avoir, envers et contre tous, la littérature : « À rencontrer les lecteurs dans les librairies, dans les salons du livre, j’ai été agréablement surpris de voir à quel point les livres comptent encore pour eux, à quel point ils étaient touchés par leurs lectures. »

Autant Sabica Senez croit-elle au caractère essentiel de la complicité entre l’écrivain et la direction littéraire, autant elle attend de son éditeur qu’il soit aussi un médiateur efficace qui permette aux œuvres de rejoindre leur public : « Ce n’est pas tout, le travail d’édition proprement dit. Il faut que l’éditeur déploie une énergie constante et soutenue tout au long de la production du livre, pour que le livre trouve son lecteur. » Peut-être parce qu’il fréquente autant les coulisses des médias que celles de l’édition, Nicolas Langelier insiste lui aussi sur la nécessité de déployer tous les moyens requis pour mettre le livre entre les mains de ses destinataires naturels, mais ne voit pas le rôle de l’éditeur à l’abri de l’évolution : « Avec l’avènement des nouvelles plateformes de diffusion, ce rôle est appelé à changer, et c’est ce que ne comprennent pas un tas d’acteurs de cette industrie au Québec, qui pratiquent ce métier comme si on était encore dans la France de l’après-guerre. Personnellement, j’envisage sans peine que des écrivains puissent à l’avenir engager eux-mêmes des gens qui les accompagneraient dans l’écriture et dans le peaufinage de leur livre; et l’éditeur deviendrait davantage une sorte d’agent qui s’occupe de la promotion du créateur et de son œuvre, de son rayonnement, des traductions. »

Droit d’aînesse oblige, c’est à Louis Hamelin que j’ai tout naturellement laissé le mot de la fin, en lui demandant quel conseil il prodiguerait à des novices s’ils devaient tenter de suivre les traces d’un Rainer Maria Rilke, par exemple. « La sagesse pour un auteur, c’est d’apprendre rapidement à dire non, de répondre en souriant Hamelin. Quand on se retrouve sous les feux des projecteurs, on se fait énormément solliciter : un billet d’opinion par-ci, une conférence par-là, une rencontre dans une bibliothèque. Il faut apprendre à trier ces invitations, voire à décliner celles qui ne sont que des distractions qui nous éloignent de notre véritable travail : l’écriture. »





Bibliographie :
Je voudrais qu’on m’efface Anaïs Barbeau-Lavalette Hurtubise 175 p. | 19,95$ La canicule des pauvres Jean-Simon Desrochers Les Herbes rouges 672 p. | 29,95$ La Constellation du Lynx Louis Hamelin Boréal 600 p. | 32,95$ Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles Nicolas Langelier Boréal 232 p. | 24,95$ Petite armoire à coutellerie Sabica Senez Leméac 150 p. | 14,95$

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