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Paul Ohl : Briser les chaînes

Paul Ohl : Briser les chaînes

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/11/2000
Premier tome d’une saga qui comptera plus de mille pages, Black nous ramène trois siècles en arrière, au temps où l’Europe élabore méthodiquement sa saignée de l’Afrique. Du village fictif de Wal jusqu’aux Antilles, on suit le parcours de Souma, jeune Sénégalais que son noble lignage promet à une destinée autre que celle de bien mobilier. Solidement documenté, Black ne se contente pas de tabler sur la mauvaise conscience des uns mais vise plutôt l’éveil des consciences tout court. Lors d’une rencontre fort animée au bistrot Le Chantauteuil, à laquelle ont participé une couple de dîneurs fascinés par le romancier et son œuvre, Paul Ohl a bien voulu parler de la genèse de son livre.
Paul Ohl, on sent chez vous un désir de dépasser les clichés habituels que l’on colporte en Occident sur ces civilisations orales d’Afrique noire, tenues pour primitives …

Je l’espère bien. Quand les Musulmans rentrent en Afrique vers les VIIIe, IXe siècles, ils traversent le Maghreb, la Mauritanie et l’Égypte et découvrent de glorieux empires comme ceux du Soudan ou du Mali, que nos histoires occidentales ont carrément occultés. On a voulu nous faire croire que René Caillé, arrivé à Tombouctou au début du XIXe, était le premier Blanc à y entrer alors que les marchands arabes fréquentaient la cité au Sept portes d’or depuis trois, quatre cents ans. Il y a dans les chroniques arabes des descriptions de Tombouctou à vous jeter sur le cul. À l’époque où se déroule mon roman, les Européens ne connaissent de l’Afrique que ses côtes. D’où l’idée que cette terre est inconnue, impénétrable, dénuée de culture. Sur le plan religieux, cela a permis de croire que c’était la terre de Cham et de sa lignée maudite par Dieu dans la Bible, parce que les Africains avaient la peau noire et, en déduisait-on, l’âme, le cœur et la semence aussi. Car forcément, le noir était perçu comme la couleur du Mal.

Pourquoi avoir choisi de raconter ce moment charnière de la rencontre entre l’Occident et l’Afrique – l’époque de la traite –, plutôt que de reconstituer la gloire de ces grands empires disparus, par exemple ?

Parce que je me crois pas qualifié pour le faire. Je n’aurais jamais l’impudence de m’attaquer à un tel sujet. Je pense que cela revient à un écrivain africain. À moins d’avoir vécu une vie entière là-bas, il faut s’appeler Saint-Exupéry pour oser écrire quelque chose d’aussi organiquement africain que Terre des hommes. Pour moi, l’œuvre de Saint-Ex raconte le désert et cette expérience de vie incroyable que les huit jours de son crash dans le Sahara lui ont apportée. Terre des hommes m’apparaît comme un grand cri d’amour à la pureté du désert, qui rejoint cette phrase de Lawrence d’Arabie à ce journaliste qui voulait savoir ce qui l’attirait de l’Afrique : “C’est propre ”.

À travers vos propos, on devine le passionné d’histoire que révèle votre œuvre romanesque. Mais la meilleure documentation du monde ne fait pas un roman ; comment se passe l’organisation du récit à proprement parler ?

L’idée que je me faisais de Black quand j’ai commencé en 1984 correspond si peu au résultat final. Au début, je ne pensais pas à deux tomes, je ne m’en sentais ni le courage ni l’énergie. J’avais prévu d’accélérer le rythme du récit, de traverser plus vite l’Atlantique, de venir aux États-Unis et ainsi de suite. Comme ça arrive souvent, aller sur les lieux pour le repérage, fouler le sol où ont vécu mes personnages a tout changé. Faire chez soi un travail de documentaliste et maîtriser cette matière t’emmène sur une piste. Mais être sur le terrain sert de révélation. Tes cinq sens sont mobilisés et te plongent au cœur de la source anecdotique, infiniment plus enrichissante sur le plan romanesque que l’aride documentation historique.

D’autant plus que les documents historiques, l’idéologie de leurs auteurs, leurs a priori, on peut toujours les contester…

J’ai lu Slave Trade, cette bible de l’esclavage écrite par l’historien britannique Hugh Thomas, qu’il faut absolument admirer pour son travail de titan. Dans ce livre, par exemple, Amistaad tient dans douze lignes; on pourrait bien objecter : “ Pourquoi si peu ? ” C’est, en effet, un jalon important ; moins selon moi pour ces trente-six esclaves rebelles que pour le fait qu’un ancien président américain soit allé devant la Cour suprême et y ait invoqué le Premier Amendement de la Constitution afin de les faire libérer. En portant cette histoire à l’écran, Spielberg en a fait un cas exemplaire. Mais l’historien Thomas a opté pour un autre angle, il minimise l’incident. C’est donc une question d’angle et de visée, qui ne sont jamais les mêmes pour un créateur de fiction que pour un scientifique. Je n’ai cessé de réviser mon plan en cours d’écriture. J’ai choisi le Sénégal parce que l’île de Gorée m’apparaissait comme un lieu marqué, le symbole d’un passage. J’avais séjourné au Congo, au Togo, au Bénin, en Côte d’Ivoire et je connaissais le Nord, le Maroc et l’Égypte. Et j’avais pensé pendant un certain temps emprunter la piste du trafic transsaharien, qui me semblait fort riche; je songeais alors à raconter la traversée du Sahara par une caravane d’esclave. Mais j’ai rejeté cette idée après un séjour au Sénégal; là, j’ai été confronté au système, aux artefacts qui en reste. Et j’ai choisi les clés pour essayé d’expliquer son fonctionnement : Gorée, le Code Noir, etc.

Pour vous avoir entendu un jour parler de votre passion pour l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs adolescent, on comprend que l’Afrique vous fait rêver depuis longtemps.

C’est très simple : je suis parti du postulat qu’on ne connaît absolument pas l’Afrique, ainsi que vous le disiez plus tôt. À quatorze ans, quand j’ai découvert Tarzan autrement que par le cinéma, je suis instantanément tombé sous le charme. Par la suite, j’ai appris que Burroughs n’avait jamais mis les pieds en Afrique, que le continent noir de ses romans était du pur fantasme. Néanmoins, ce romancier californiern a créé un héros qui fut le premier écologiste de l’histoire. Et adolescent, j’ai été à ce point pris par le mythe de la jungle africaine, que j’ai sérieusement voulu partir là-bas comme missionnaire, c’est pour dire.

Vous avez raconté ailleurs que votre projet a été accueilli avec un brin d’amusement par les villageois Sénégalais que vous avez interrogés durant la phase recherche de l’élaboration du livre.

Quand on a la chance d’aller en Afrique, il faut ne pas y aller en touriste et plutôt laisser derrière soi ses préjugés, ses paramètres à soi, qui sont ceux du confort et de l’indifférence, pour reprendre la formule de Denys Arcand. Quand j’ai dit naïvement aux gens que j’allais écrire un livre sur la traite, j’ai pris mon coup d’humilité. Ils voyaient bien que j’étais curieusement outillé, que je prenais des notes et que je posais des questions atypiques pour un touriste. Mais chaque fois que je leur ai parlé de mon projet, au bout de trois secondes, mes interlocuteurs pouffaient de rire. Allons donc : un Blanc qui va écrire une saga sur l’esclavage! On me répondait : “Il n’y a rien à dire, monsieur. Vous ne pouvez pas savoir. Il faut être Noir.” Pour contrer cette réaction bien légitime, il m’a fallu prouver la sincérité de mes intentions. Un jour, un gars m’a dit : “D’accord, je vais vous raconter ma famille.” Nous nous sommes assis et je l’ai écouté; quatre heures après, il en était à me parler de son arrière-arrière-arrière-grand-père. Imaginez : un homme dans la jeune trentaine! Cette mémoire des racines rend forcément humble. Et je défie quiconque chez nous de remonter ainsi le cours de son histoire familiale. Après qu’on ne vienne pas dire qu’il n’y a pas de culture chez les Africains.


***


Black : Les chaînes de Gorée, Paul Ohl, Libre Expression

Les lectrices et lecteurs désireux d’en savoir plus sur l’auteur et son œuvre peuvent visiter son site web : http://www.paul-ohl.com .
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