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Pan Bouyoucas : Nul n’est une île

Pan Bouyoucas : Nul n’est une île

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 29/04/2004
Dans la forteresse haut perchée de l’île grecque de Léros, la nonne Nicoletta accueille Véroniki, une novice belle comme l’idée que l’on se fait du péché. Mais que s’est-il bien passé dans la vie de cette Aphrodite pour qu’elle choisisse de se couper du monde et de se cloîtrer ? Sans doute le diacre Maximos, qui a connu la jeune femme sous un autre nom, dans une autre vie, pourrait-il élucider ce mystère. Roman bref et dense, Anna Pourquoi se présente comme une suite thématique à L’Autre, qui avait valu au romancier et dramaturge Pan Bouyoucas une mise en nomination au Prix littéraire du Gouverneur général.
Qu’est-ce qui vous inspiré ce nouveau roman ?

Je connais très bien Léros, d’où sont originaires mes grands-parents. Enfant, j’y allais souvent. En 1998, j’y suis retourné avec ma conjointe. Je voulais lui montrer la forteresse et en y montant, nous sommes arrivés en face de ce graffiti intriguant : " Anna Pourquoi ". Ma conjointe était tout excitée parce qu’elle se nomme Anne. J’ai pris des photos d’elle, on a bien rigolé puis je n’y ai plus pensé. Il faut dire aussi que la nonne qui nous a accueillis à la forteresse était une jeune femme de vingt-six, vingt-sept ans, une femme d’une très grande beauté. Ça aussi, ça m’est resté : l’idée qu’une fille aussi belle ait choisi d’entrer en religion. Voilà donc les deux déclencheurs de ce roman.

C’est la deuxième fois que vous situez une de vos intrigues sur une île, décor très chargé symboliquement.

Jusqu’à L’Autre, tous mes romans se passaient à Montréal et mettaient en scène des Québécois de vieille souche ou des immigrés grecs. Il y a trois ou quatre ans, j’ai senti le besoin de changer d’air. Je n’écrivais pas de romans autobiographiques, mais je trouvais que mes livres commençaient à trop me ressembler. Je voulais reprendre un peu de distance. Alors j’ai pensé à cette île, Léros, qui représente ma jeunesse chez mes grands-parents. C’était comme un retour aux sources.

Une bonne partie de la tension dans ce roman tient à l’opposition entre vos deux héroïnes.

C’est tout à fait juste. Toutes les deux sont des religieuses, bien sûr, vouées à servir l’Église. Mais chacune perçoit sa vocation d’une manière très différente. Nicoletta est une sœur tout ce qu’il y a de plus traditionnel, qui prend les Écritures au pied de la lettre tandis que Véroniki (Anna) m’apparaît davantage comme une humaniste, dans le sens qu’elle est une personne qui agit de manière décente et honorable même dans des moments qui ne sont ni décents ni honorables. Pour elle, servir Dieu, aimer Jésus, c’est une autre manière d’aimer les hommes.

Et puis, au cœur de cette histoire, il y a l’idée du désir charnel comme un tourment, voire une catastrophe naturelle, pour paraphraser un titre de Claire Dé...

Ça relève autant du côté païen que du côté chrétien de notre imaginaire. Y a-t-il un saint qui n’ait pas été tourmenté par le désir charnel? Je suis toujours interpellé par les situations de dilemme. Le désir est le moteur le plus fondamental, le plus simple de nos existences : même les meurtres sont des histoires de désirs inassouvis, frustrés. Aller contre le désir, c’est aller contre nature. En écrivant ce livre, je me suis demandé dans quelle mesure la religion catholique nous avait éloignés de la nature. Ce qu’il y a de plus agaçant dans le catholicisme, ce sont ces interdits dont il tire sa puissance, son pouvoir. Il existe d’autres philosophies - la philosophie grecque antique, par exemple - qui ont pour objet de nous rendre disponibles, attentifs à tout ce que nous offre la nature.

Le choix du huis clos comme lieu de l’action peut apparaître comme une influence de votre expérience de dramaturge sur votre écriture romanesque.
Ça se peut bien, mais je n’y avais pas pensé. C’est sûr que l’écriture dramatique influence mon écriture romanesque : cela se sent dans les dialogues, les scènes de confrontation. J’ai écrit pendant longtemps pour le théâtre puis j’ai arrêté, avec l’impression d’être dans un cul-de-sac. Le théâtre québécois m’apparaissait uniquement constitué de monologues ; on a beau avoir dix personnages sur scène, personne ne se parle. Comme cette esthétique s’imposait comme un dogme, je me suis détourné du théâtre. Pour moi, le théâtre naît de la confrontation, de l’affrontement des protagonistes autour d’un problème qui doit être réglé.
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