Entrevues

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 73
Olivia Tapiero : S'ancrer quelque part

Olivia Tapiero : S'ancrer quelque part

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 29/10/2012

Après son entrée remarquée en littérature en 2009 avec son premier roman Les murs (VLB), lauréat du prix Robert-Cliche, Olivia Tapiero renoue avec un personnage qui s’ancre difficilement dans la réalité avec Espaces (XYZ), sa deuxième œuvre.

Âgée d’à peine 22 ans, l’écrivaine Olivia Tapiero, qui étudie présentement en littérature, peut se targuer d’avoir déjà publié deux romans, dont le premier a remporté un prix prestigieux alors qu’elle n’avait que 19 ans. Cette jeune auteure possède un talent indéniable pour se mettre dans la peau de personnages tourmentés, des écorchés qui s’efforcent de saisir des parcelles de beauté au passage, et pour dépeindre des univers sombres, mais sans jamais tomber dans le pathos. L’auteure voit ses personnages comme des « êtres qui basculent sans cesse entre la noirceur et la lumière ». Son imaginaire est empreint de « personnages qui vacillent ». Elle les décrit comme des « arbres à moitié enracinés, à moitié flottants ». Belle image. Espaces foisonne d’images sublimes comme celle-ci.

Dans Les murs, premier roman de l’auteure, la narratrice trouvait dommage d’être vivante après son suicide avorté; elle était obsédée par la mort, incapable d’habiter son corps. Cette fois, le personnage principal d’Espaces, Lola, vit dans l’errance à la suite du suicide de sa colocataire à qui elle n’avait pourtant jamais adressé la parole. Cette perte propulse Lola dans un silence dense, dans un abîme, hors du monde. Elle se réfugie dans l’ombre. Pour survivre. Cette mort prend toute la place; cette absence devient une présence muette. Ce fardeau lourd à porter, imposant, envahissant, anéantit une partie d’elle-même, l’anesthésie. Elle essaiera tant bien que mal de remonter à la surface, de se trouver un espace dans le monde, un espace à elle. Mais elle sera plutôt de passage partout où elle ira. « La pluralité des espaces était importante », nous livre Olivia Tapiero, puisque Lola n’habite pas les espaces; elle ne fait que les traverser. Elle ne reste nulle part. Elle rencontre des gens qu’elle côtoie brièvement. Les liens se rompent. Lola poursuit son chemin. Seule. La romancière concevait ces ruptures non pas comme des abandons, mais « comme une chorégraphie où des corps se croiseraient sans réellement se toucher ».

Pourquoi avoir abordé le suicide dans ses deux œuvres? « Le rapport de l’être humain face à sa propre mort m’attire », répond Olivia Tapiero. « Le suicide est une des manifestations de ce rapport… D’ailleurs, il me semble bien que c’est de notre lien avec la mort que naissent notre conception du temps et notre capacité à créer de la fiction. » La romancière Olivia Tapiero écrit justement « parce que la vie ne suffit pas ». Écrire est une « mise en doute existentielle ». Les doutes incitent à la création. Dans ce sens, l’auteure considère-t-elle l’écriture comme un refuge? Non, pour elle, l’écriture représente l’errance. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ses personnages naviguent dans des eaux incertaines, dans un espace de flottement, et qu’ils errent à la recherche de sens, d’un ancrage, d’une prise sur la vie. L’écrivaine met en scène ce mal de vivre, « parce que l’existence n’est pas une chose si évidente que ça ». Aussi, ajoute-t-elle, « pour mettre en doute, ébranler les certitudes que nous avons ». Selon elle, cet état de mal-être ne reflète pas la société dans laquelle nous vivons. Au contraire. Il s’agit plutôt du contrerelief de la société, ce que nous ne voyons pas.

La justesse du ton et du rythme dans Espaces se révèle remarquable. La musique inspire Olivia Tapiero dans sa façon de « dire les choses sans les dire ». Une fois le livre ouvert, nous ne pouvons que suivre la narratrice jusqu’au dénouement. Presque dans un seul souffle. Et ce roman profond et sensible nous reste dans la tête, dans le cœur surtout. L’écriture fragmentaire, poétique et imagée nous happe; la magnifique plume nous émeut. Une plume mature, maîtrisée et efficace. Étrangement, malgré le tumulte intérieur de Lola et malgré sa solitude infinie, la poésie de la vie ressort du récit, autant dans ses éclats que dans sa noirceur.

Nous avons déjà hâte de lire le troisième roman de l’auteure, déjà amorcé. Contrairement à Lola, qui se cherche une place dans le monde, la romancière Olivia Tapiero a véritablement réussi à se créer un espace bien à elle dans le paysage littéraire québécois. Un espace essentiel à découvrir. Une voix touchante qui résonnera longtemps…

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