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Nadine Bismuth : Et les gens infidèles, alors… ?

Nadine Bismuth : Et les gens infidèles, alors… ?

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 19/09/2004
Les Gens fidèles ne font pas les nouvelles : tel était le titre, ironique à souhait, du recueil de nouvelles qui avait imposé Nadine Bismuth comme l’une des voix importantes de la relève en littérature québécoise. Or, voici que la lauréate du prix Adrienne-Choquette de la nouvelle et du Prix des libraires du Québec en 2000 signe cet automne Scrapbook, un roman mettant en scène des personnages qui fréquentent l’université et le milieu littéraire, et qui dresse un tableau guère reluisant des relations amoureuses en notre époque en deuil de repères. Les gens infidèles feraient-ils donc les romans ?
Excusez-moi de commencer avec des questions convenues, mais qu’est-ce qui a motivé le passage de la nouvelle au roman ? Ne vous sentiez-vous donc pas essentiellement auteure de nouvelles ?

Je voulais relever un défi nouveau. Et puis, l’histoire m’a imposé le genre. J’avoue que je croyais les deux pratiques plus similaires. Je me suis rappelé de ce que Kundera raconte dans un de ses essais sur les genres narratifs, entre lesquels il n’y aurait selon lui aucune différence ontologique, mais je ne suis pas d’accord. Le romancier n’a pas le choix de donner un destin à ses personnages, sinon il décevrait les lecteurs, alors que le nouvelliste peut se contenter d’ouvrir la porte sur la vie des personnages, d’espionner leur querelle, de la rapporter puis de refermer la porte.

Le romancier serait-il donc davantage contraint par les attentes du lecteur ?

Oui et non. Cette conclusion à l’histoire d’Annie, je la souhaitais autant que les lecteurs. Au début, je m’étais fait un plan précis de ce roman, mais au cours des deux années d’écriture, beaucoup de choses ont changé, et je me suis retrouvée moi-même à suivre Annie.

Nous suivons votre héroïne, doctorante à McGill et jeune étoile de la relève littéraire, du côté des coulisses des milieux universitaire et littéraire québécois ; en quoi ce contexte, cette faune vous sont-ils apparus intéressants comme matière romanesque ?

Ce milieu n’est pas plus romanesque qu’un autre. Mais il y a à l’université des jeux de pouvoirs, des fonctions et des positions hiérarchiques bien définies pour chacun des personnages, profs ou étudiants, des guerres intestines entre différentes factions, comme celle qui oppose les tenants de la critique littéraire à ceux de la création. Quant au milieu littéraire, il m’intéressait pour les mêmes raisons et aussi à cause de la diversité des types de personnages qui l’habitent : éditeurs, écrivains, correcteurs, etc.

Ce roman marque la première apparition dans nos lettres d’un correcteur, en l’occurrence le beau Laurent dont s’éprend l’héroïne. En ce sens, la thèse qu’Annie projette de rédiger (sur l’influence des réviseurs dans la littérature québécoise) n’est vraiment pas si bête…

Je sais, c’est très réaliste et ça passerait, je vous jure. Après tout, ces gens-là interviennent énormément dans les textes. Et puis, j’ai vu des sujets d’étude bien plus farfelus à l’université. Alors peut-être pas une thèse de doctorat, mais au moins un article fouillé pour Voix et images (rires).

Annie n’y va pas de main morte en ce qui concerne les sujets d’écriture de ses condisciples (les filles obsédées par la taille de l’engin de leur copain; les gars, soit par le fantastique sanguinolent, soit par leurs chagrins d’amour)…

Je ne partage pas forcément son regard sur ses condisciples, mais elle fait allusion à des modes. Chaque écrivain a la prétention d’être unique et Annie se distancie de ces modes-là. Mais je ne cherchais pas forcément à critiquer mes contemporains. Ce n’est pas vrai qu’on ne retrouve que ces types de sujets dans les cours de création, je caricaturais… Comme quand je fais référence aux disques de Leonard Cohen ou de Jay-Jay Johanson comme trames sonores obligées de toute soirée de baise : je m’en prends à des modes.

Parlant de modes, compte tenu de tout le débat autour de l’autofiction qui perdure et aussi de votre propre parcours, ne redoutez-vous pas que ce livre soit perçu comme un récit autobiographique ?

J’ai conçu ce livre comme une parodie. J’y ai semé des pistes qui peuvent laisser penser qu’Annie est mon alter ego, mais aussi des alibis qui prouvent le contraire. J’ai fait de même pour les autres personnages, l’entourage d’Annie, les profs, les autres étudiants, le personnel de la maison d’édition où elle publie son roman. Ce qui était important pour moi, c’était de camper mon roman dans un univers autonome.

Mais vous aviez la question de la réception d’une fiction bien à l’esprit : pensons à la scène où la mère d’Annie se braque à la lecture du roman de sa fille où elle croit se reconnaître…

C’est sûr. L’ennui, c’est que les gens se reconnaissent toujours dans les œuvres des écrivains qu’ils connaissent. Il y a un tas de lecteurs qui ont cru se reconnaître dans mes nouvelles.

Entre ce prof qui a fini par faire de sa maîtresse sa conjointe légitime et Annie ou sa sœur Léonie, avec leurs chassés-croisés sentimentaux, leurs chapelets d’histoires clandestines, d’infidélités, de déchirements, il y a déclinaison de tout un spectre d’histoires amoureuses. Quel constat faire sur la génération actuelle et son comportement en amour ?

Je ne crois pas que ça change beaucoup d’une génération à l’autre. Nous aînés ne sont pas plus brillants, plus sages que nous dans leurs rapports amoureux. Le désarroi sentimental est une chose assez intemporelle, je crois. C’est sûr que parfois des circonstances peuvent être différentes (la présence ou non d’enfants, par exemple) mais je crois fondamentalement qu’en amour, plus ça change, plus c’est pareil, non ?


Bibliographie :
Scrapbook, Nadine Bismuth, Boréal Les Gens fidèles ne font pas les nouvelles, Nadine Bismuth, Boréal Compact
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