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Mylène Gilbert-Dumas

Mylène Gilbert-Dumas

Par Hélène Simard, Les libraires, publié le 16/09/2005
Sous la plume de Mylène Gilbert-Dumas, le crépuscule de la Nouvelle-France, la Conquête et l’aube de la révolution américaine prennent des airs de road novel. Parce que l’existence de nos ancêtres, quoique rude, n’avait rien de sombre, parce que sous les bombes l’amour était encore plus fort que la mort, Les Dames de Beauchêne, captivante trilogie qui fait la part belle aux femmes fortes de l’époque, donne un visage humain à notre histoire.
Elle en a noirci, des pages, Mylène Gilbert-Dumas, depuis que nous nous sommes rencontrées un soir de novembre 2002 pour discuter, sur les ondes d’une radio de Québec, des Dames de Beauchêne, prix Robert-Cliche du premier roman. Tout sourire et volubile, la nouvelle auteure m’entretint de ses héroïnes, l’augustine Marie-Antoinette, sa belle-sœur Marie et sa fille Odélie, qui subissent guerre et famine, affrontent soldats ennemis et hivers québécois. Un an plus tard, la Sherbrookoise troquait son boulot d’enseignante pour l’écriture à plein temps. Un changement de cap fécond  : en plus des deuxième et troisième volets de sa trilogie, elle a signé deux livres jeunesse (Mystique, La courte échelle, 2003 ; Rhapsodie bohémienne, Soulières, 2004), et planche actuellement sur une fiction pour jeunes et deux pour adultes (l’une se déroulant à Sherbrooke en 1704 ; l’autre, au Klondike). Nous voilà loin de la genèse des Dames de Beauchêne, qui devait se résumer à un livre. Mais pour l’auteure, il était évident que l’histoire de ces trois femmes n’était pas finie. Ainsi, après avoir raconté les mois précédant la bataille des plaines d’Abraham puis les premières heures de la suprématie britannique dans la Province of Quebec, il importait à Mylène Gilbert-Dumas de «présenter un point de vue canadien et féminin du début de la révolution américaine.»


Les feux de l’amour

On se souvient que Marie, mi-anglaise, mi-française, veuve du capitaine Charles de Beauchêne, s’est éprise du Métis Jean Rousselle, fils de Daniel, commerçant de Louisbourg, où vit sa belle-sœur religieuse. Son père malade, la jeune mère s’embarque pour la Martinique avec Jean, chargé de l’escorter pendant la traversée. Mais le navire est la proie des corsaires : prisonnière à Boston, Marie assure sa liberté et l’avenir d’Odélie, restée au couvent avec sa tante, en épousant un lieutenant britannique, Frederick Winters, qui se révèle violent. C’est Jean qui guidera Marie dans sa fugue à travers bois et rivières, une équipée ardue qui, toutefois, accorde à la bourgeoise et au Sauvage une intimité bienvenue… Rousselle est l’homme aux mille visages, l’éternel adolescent : à la fois sang-mêlé (sa mère était une Micmac), canadien et français ; coureur des bois, marchand et espion pour le ministre Vergennes. « Jean est fort, mais plein de faiblesses. Je le trouve adorable, confesse l’écrivaine au sujet de son personnage favori. Il a énormément de courage, car il n’a pas suivi les traces de son père. Il aurait pu rester à Louisbourg, mais il a voulu voir le monde, faire de grandes choses. Il a payé pour chacune de ses erreurs. C’est un personnage à qui j’ai donné beaucoup de troubles, mais le fait qu’il soit métis l’a toujours sauvé des mauvais pas : être français ne l’a jamais servi. » Marie et Jean succombent finalement à leur attirance mutuelle. Enceinte du petit François, Marie doit sauver son honneur et de nouveau protéger sa famille ; Jean présumé mort pendant l’affrontement entre les armées de Wolfe et Montcalm, elle épouse Daniel Rousselle, à qui elle donne plus tard un garçon, Louis. De son côté, Antoinette, après avoir vu l’homme de sa vie déchiqueté par un boulet de canon, prodigue ses soins aux blessés et malades de l’Hôpital-Général, sur le bord de la Saint-Charles.

D’abord campée pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), la trilogie fait un bond en 1775, où l’on assiste aux premières offensives des colonies américaines. La cible : Québec. Après quinze ans de paix, le peuple ne veut plus d’hostilités : pas une famille qui ne compte pas un ami, un frère ou un père, parfois même une femme, mort le 13 septembre 1759. Sous le régime britannique, la ville fortifiée est devenue prospère : le règne de Bigot, où seule l’élite s’enrichissait, est révolu. Malgré quelques rudesses, le quotidien apporte son lot de largesses : les Rousselle vivent bien grâce au travail de Daniel, qui tient boutique dans la maison de la rue Saint-Louis. Mais toute bonne chose a une fin. Dès les premières lignes du dernier tome, on voit Odélie, 25 ans, travestie en soldat anglais, qui fuit la demeure familiale. La fillette qui tirait au fusil sur les Habits rouges refuse l’époux que son père adoptif lui destine. Sous ses atours masculins, elle se met au service de Nathanael Wellington. Aux côtés de ce militaire mandaté pour contrer l’invasion des Américains, la jeune rebelle se faufile parmi l’ennemi. Remontant la
rivière Kennebec à partir du Massachusetts, une épreuve physique atroce, Odélie tue de sang-froid et, au passage, trouve l’amour fou dans les bras de son employeur. Quant à Jean, de retour d’Europe où il s’est exilé pour panser son corps et son cœur (l’union de sa fiancée est un pilule dure à avaler), il est également impliqué dans le conflit. Plusieurs années et un mari fidèle séparent Marie de son ancien amant : le clan Rousselle survivra-t-il à la réapparition du beau Métis ?


Je me souviens

Comme les hommes, pas même un pays n’échappe à son destin : les Bostoniens sont au pied des remparts en décembre 1775. Dans leurs rangs, des espions à la solde de la France, qui désire ravoir son ancienne colonie. Le siège sera cruel ; ce n’est qu’au printemps, avec l’arrivée de la flotte anglaise, que l’horreur prend fin. Les huit derniers mois n’ont été que maladie, découragement et disette :
«Aux États-Unis, ils ont tendance à occulter l’échec de 1775, pour ne commencer l’histoire de leur révolution qu’en 1776 ou 1778, là où ils ont eu des victoires. Le siège a pourtant été un échec
lamentable ; on ne monte pas à l’assaut d’une ville en plein hiver», explique la romancière, soucieuse de l’authenticité de ses propos (90 % des scènes sont authentiques), et qui a peaufiné ses recherches, entre autres, grâce à des écrits laissés par des miliciens américains et anglais.

En filigrane, Mylène Gilbert-Dumas montre que les femmes du XVIIIe siècle jouissaient d’une grande liberté de pensée et d’action : «Elles pouvaient pratiquer des métiers, prendre la relève de leurs maris. Dans les années 1800 et 1900, on les a mises à la maison, on leur a fait faire des petits. Elles étaient tellement occupées qu’elles n’avaient pas le temps de faire autre chose ou même d’y penser! C’est après la révolte des Patriotes que le clergé est devenu extrêmement dominant : on faisait un frère par famille. Notre histoire est pleine de grands moments qui ne sont pas nécessairement sombres, estime-t-elle. Quand elle est présentée au niveau humain, il y a de quoi la faire aimer à n’importe qui. Ce sont de vraies personnes qui l’ont vécue : les bombardements de Québec, sur papier, c’est bien beau, mais le vivre, c’est autrement plus difficile.»



Bibliographie :
Les Dames de Beauchêne (t. 1-2-3), VLB éditeur, 300 p., 472 p. et 528 p., 24,95 $, 26,95 $ et 29,95 $ (également offerts sous coffret à 81,85 $)
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