Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 114
Michèle Plomer : Ma mère, cette héroïne

Michèle Plomer : Ma mère, cette héroïne

Par Claudia Larochelle, publié le 03/09/2019

Les hommages sont splendides et nécessaires à l’endroit des femmes célèbres qui ont marqué le monde : des stars, des scientifiques, des sportives et des politiciennes pour la plupart. Qu’en est-il de celles qui aimaient, maternaient ou travaillaient en silence, des inconnues, sauf dans la chaleur de leur foyer où leurs enfants les adoraient. La Monique d’Habiller le cœur de Michèle Plomer est une de celles-là. Sa fille écrivaine en a vu une muse bien exceptionnelle. Avec raison. Voici Monique, vue par Michèle. 

« À l’âge de soixante-dix ans, ma mère porte encore en elle un espace de possibles et de mondes non imaginés. Elle n’a pas le dos courbé. Elle marche penchée vers l’autre, enceinte d’elle-même. » C’est avec ces mots que l’exquise Michèle Plomer ouvre son septième roman en carrière. Impossible de douter que ce sera fort. Et ce l’est. De sa douce voix de petite fille qui serait encore à tenir la main de sa Monique de maman, l’écrivaine estrienne affirme qu’elle rend hommage à « une muse qui fait tremper son partiel dans un verre de Pepsodent ». Bien sûr, l’image fait sourire. C’est ce qu’on aime chez l’auteure : sa capacité à voler des rires à ses lecteurs, puis des larmes l’instant d’après.

Monique, l’unique
Elle a l’écriture entière et généreuse et peut-être encore plus lorsqu’elle retourne dans ses souvenirs de jeunesse et parle avec sincérité de l’héroïne d’Habiller le cœur, sa mère, qui a eu l’audace enrobée de folie de tout quitter à 70 balais pour aller travailler — après avoir pris sa retraite — comme travailleuse sociale en Arctique. Elle venait à peine d’annoncer la nouvelle à Michèle que, déjà, elle se retrouvait entre ciel et terre avec son terrier Oscar, nommé en l’honneur d’Oscar Peterson qu’elle aime tant. Voici Monique.

Monique, c’est une gamine éternelle qui envoie des répliques pas piquées des vers à sa fille souvent exaspérée. Monique, c’est parfois la fille de sa fille. Monique, c’est surtout une mère pas reposante qui rend l’existence de ceux qu’elle côtoie beaucoup moins terne, l’agrémentant de répliques dont n’importe quelle écrivaine profiterait…

« – Donne-moi un coup de fil dès que tu seras arrivée dans le Nord. Promis?

– Je te corrige dès maintenant, ma fille. On ne dit pas dans le Nord. Le Nunavik, ce n’est pas Saint-Jovite. Je m’en vais au Nord. Comme dans au ciel, dit-elle en rigolant avant de raccrocher, satisfaite d’avoir joué sur ma peur. »

Tant qu’à avoir tout ce matériel sous la main… « Au fond de moi, j’ai toujours su qu’elle était un personnage de roman, mais ça m’a pris un moment en tant que fille de cette maman-là pour trouver un angle intéressant. En allant travailler dans le Grand Nord, elle m’offrait une circonstance, précise Michèle Plomer. Quand j’avais un dialogue à écrire, j’imaginais ce que ma mère dirait et c’était assez facile. »

Perchée dans les hauteurs
C’est au Rockhill, gros immeuble à logements du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, qu’elle a écrit cet opus l’hiver dernier, en partie. Cet endroit n’est pas innocent. Il devient même une sorte de personnage dans le roman, le lieu de tous les possibles. « Enfant, vêtue d’un pyjama sous mon manteau, je m’installais derrière mon père sur la longue banquette de sa Cutlass Supreme vert métallique. Nous allions cueillir ma mère qui suivait des cours du soir à l’université. Lorsque nous passions devant les six tours du Rockhill, frontière entre les plaines banlieusardes et les pics du centre-ville, je pressais mon front contre la vitre pour compter les étages des édifices qui constituaient à eux seuls un royaume vertical et majestueux. Fixer leurs cimes de béton et de métal accentuait le vertige de la vie princière que représentaient pour moi les ascenseurs et les chutes à vidanges. Un jour, j’y vivrais, c’était certain », écrit Michèle Plomer.

Un jour, elle apprenait aussi qu’Anne Hébert avait habité au Rockhill. Écrire sur sa mère, veillée par Anne Hébert. Que demander de mieux? Les mots, évidemment, sont sortis. « Couchée sur le plancher, je fixe les cernes du plafond comme on lit les étoiles. Ma Grande Ourse, c’est Anne Hébert. Anne des pulsions, des tabous et des abîmes. Pendant ma lecture de Le Torrent, en deuxième secondaire, elle m’a glissé à l’oreille que dans la constellation de la littérature, les femmes pouvaient tout dire », exprime-t-elle dans le livre.

Dans sa bibliothèque, aux côtés des œuvres d’Anne Hébert comme Le Torrent, trônent aussi les romans de Colette, une autre grande. « Entre Colette et Anne Hébert, la Française et la Québécoise, ça a été une bonne éducation sur la façon dont je pouvais vivre une vie de femme, et éventuellement une vie d’auteure en tant que femme. Elles m’ont inspirée par la grandeur de leurs propos, mais aussi par leur vie », déclare celle qui observe d’autres modèles plus discrets, plus près d’elle.

Honorer et remercier
« Je voulais aussi montrer qu’il ne faut pas oublier que chaque fois qu’on court à la pharmacie remplir une prescription pour notre mère, on est aussi en train de prendre soin d’une grande héroïne. Une de mes tantes faisait des lunchs à la cafétéria de l’école de ses enfants pour pouvoir leur payer des leçons de ski. On vient d’une famille très ouvrière, personne ne faisait du ski alpin dans les années 70. Ce sont des choses qui me semblent plus héroïques quand je les regarde aujourd’hui, avec le recul », insiste la jeune cinquantenaire ayant certainement hérité du même amour pour la vie que Monique, de cette envie d’espace et de liberté qu’on découvre au fil des pages, à travers des aventures et des rencontres nordiques peu banales. On ne peut d’ailleurs que saluer la sincérité de l’écrivaine, sa franchise, et y reconnaître en filigrane un peu de notre propre maman aussi.

« Vingt-cinq ans seulement nous séparent. Je ferme les yeux et retrouve son image d’adolescente, celle des rares photos d’elle prises à cette époque. Son regard vif contraste avec son sourire à la dentition imparfaite et sa coiffure laquée de fixatif. Son air de jeune lionne courageuse m’a toujours émue.

– Je comprends que tu as défoncé des portes, et qu’elles sont restées ouvertes pour moi… »

Photo : © Justine Latour

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