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Marie-Renée Lavoie: L’aptitude au bonheur

Marie-Renée Lavoie: L’aptitude au bonheur

Par Elsa Pépin | © Martine Doyon, publié le 19/07/2010
Originaire de Limoilou, le quartier populaire de Québec où s’ancre La Petite et le vieux, Marie-Renée Lavoie a rencontré le libraire dans la capitale, bien qu’elle vive désormais à Montréal, où sa profession d’enseignante en littérature l’a menée. Son premier roman en est déjà à sa troisième réimpression, grâce aux précieux éloges d’un certain Pierre Foglia, mais surtout à un vrai talent d’écrivain.
Éloge de l’invention

Portée par une jeune héroïne aux fantasmes plus grands que nature, cette fable humaine fait le pari de la vérité. On y trouve le langage sans vernis des milieux populaires, mais aussi la détresse mise à nu des éclopés de la vie. La petite Hélène a 8 ans, mais se vieillit de deux ans pour être camelot. Elle se fait aussi appeler « Joe » et se prend pour un garçon afin de ressembler à Lady Oscar, l’héroïne de son dessin animé préféré. « Lady Oscar, forcée par son père de devenir colonel de la garde de Marie-Antoinette, est une héroïne faite sur mesure pour Hélène, qui a envie de sauver le monde. Ce personnage coïncidait parfaitement avec mon personnage et ses envies de grandeur », explique l’auteure. Il n’a d’ailleurs pas été difficile pour Marie-Renée Lavoie de faire naître ce personnage d’enfant à l’imagination féconde : « Je ne suis pas en littérature pour rien. Pour moi, il manque à la vie réelle le filtre de la fiction, de l’exagération, de la projection, comme pour Hélène. »

La jeune Hélène s’invente donc une identité fictive, un avatar pour ennoblir son quotidien et faire de chaque geste un acte héroïque. Elle va glisser subrepticement des billets de banque dans le portefeuille de sa mère pour éviter les jours maigres et offrir Le vieil homme et la mer au vieux Roger, un voisin bourru mais aussi affectueux. « Hélène est comme la plupart des personnages d’enfant : fabuleusement mûre pour son âge. Elle ressemble aux narrateurs de Romain Gary ou de Réjean Ducharme : leur corde sensible les amène à comprendre de façon plus profonde de ce qui se passe autour d’eux. En fait, elle est condamnée à ne pas être une enfant », ajoute l’auteure qui avoue avoir été elle-même une enfant hypersensible. Petite, Marie-Renée Lavoie distribuait les journaux, comme son héroïne qui deviendra ensuite serveuse dans un bingo, travaillant d’arrache-pied pour aider sa famille. « Elle a une grande générosité et essaie toujours d’être à la hauteur de son héroïne, Lady Oscar. Pour elle, être héroïque passe par le gain d’argent, parce qu’elle sent que c’est ce qui manque. Ça me permettait aussi de parler des camelots. Les enfants ne font plus ça aujourd’hui, mais quand j’étais petite, ils partaient à l’aube dans les rues avec des poches de journaux. C’est une façon d’habiter un quartier. Mes sœurs et moi passions les journaux, mais je ne laisserais jamais ma fille partir seule à cinq heures du matin… »

En contrepoint au récit du Limoilou des années 1970, la Révolution française bat son plein dans le dessin animé de Lady Oscar et tient lieu de référence aux péripéties d’Hélène, magnifiant la banalité de son quotidien du discours révolutionnaire : « Hélène a quelque chose de romantique, mais elle est aussi consciente d’une détresse, d’une certaine misère autour d’elle. Lady Oscar était le véhicule parfait pour parler de la noblesse. Je me suis dit qu’aujourd’hui, les titres de noblesse n’existaient plus officiellement, mais qu’ils existent quand même ailleurs, même dans les quartiers populaires. J’avais envie de dire que la noblesse demeure. » Marie-Renée Lavoie en sait quelque chose. Elle a travaillé longtemps dans les restaurants où le physique est un passeport pour gravir les échelons : « Hélène est consciente du pouvoir qu’elle a d’être belle et d’avoir des parents instruits, qui sont présents, pour qui l’école est importante. » Son plus grand atout reste cependant le rêve, ce talent pour projeter de la lumière sur l’écran trop terne de son quotidien.

Accents populaires
Rien n’est à l’épreuve de l’« imaginaire superlatif » de la petite Hélène, pas même son père déprimé, sa mère compulsive, ses sœurs un tantinet trop terre-à-terre, et les vieux malcommodes du quartier. Pour animer cette faune de malotrus, dont une flopée de désinstitutionnalisés libérés de l’hôpital psychiatrique à proximité de Limoilou, Marie-Renée Lavoie emprunte leur langage, un joual cru qui colore le roman de dialogues vivants, familiers, voire burlesques. « Je n’arrive pas à écrire autrement. En fait, j’écris toujours d’abord des dialogues et je complète ensuite avec une narration. Je conçois mes personnages en les faisant parler d’abord. J’ai travaillé avec mon éditrice pour rendre la langue plus lisible. J’ai enlevé beaucoup de sacres, mais mon histoire se déroule dans un quartier populaire et les gens ont l’éducation qu’ils ont. Mon personnage de Roger, inspiré d’un vrai voisin, sacrait beaucoup plus à l’origine. Il n’avait pas cette humanité. Il est plus présentable dans mon roman! », explique l’auteure en rigolant. En bonne dialoguiste, Marie-Renée Lavoie reconnaît avoir un penchant pour l’écriture théâtrale, toute désignée pour elle. La jeune auteure caresse d’ailleurs des projets de ce côté.

Dans La Petite et le vieux, Marie-Renée Lavoie a choisi de montrer tous les travers de l’humanité : ses vrais vieux, désagréables, déplacés et vulgaires, qui déçoivent Hélène à qui on a raconté tant de belles choses sur leur soi-disant sagesse. Or, le malheur des autres incite aussi la jeune héroïne à se battre. Le roman d’Hemingway fait écho à son combat : « Il y a dans Le vieil homme et la mer la relation du jeune et du vieux, comme dans mon roman, mais le livre est aussi une façon pour Hélène de rejoindre son père qui a envie de mourir et découvre un vieux qui n’a rien, qui a tout perdu, mais qui part en mer et se bat durant trois jours, se raccrochant à des petites choses, à ses souvenirs. Il a vécu toute sa vie avec l’idée de la beauté des lions de la côte africaine, un fantasme qui l’a nourri. Il n’a pas besoin de plus. Hélène se rend compte que son père a manqué d’images, de rêves. »

En offrant Le vieil homme et la mer au vieux Roger, Hélène souhaite lui tendre une perche pour qu’il retrouve le goût de vivre : « Roger, le vieil homme qui rêve de mourir, est un peu le pendant tonitruant du père qui ne dit pas un mot. Il veut mourir, il est vieux, ses enfants ne viennent plus le voir, il boit de la bière dans son parking. À côté, Hélène a son père qui est malheureux sans raison. Avec la dualité de ces deux personnages, j’avais envie de parler de ceux qui manquent d’aptitude au bonheur, qui sont malheureux sans raison véritable. »

Roman d’initiation, La petite et le vieux suit Hélène dans son expérimentation de la mort et de la détresse humaine. Le vieux Roger s’est occupé des fous et lui apprend que derrière la misère des hommes se cache souvent un drame, une histoire. Hélène choisit de ne pas s’en tenir à la seule réalité et combat la laideur et la tristesse avec son artillerie imaginaire. « Il est nécessaire quelquefois d’arranger les histoires, de leur donner un tour un peu différent, parce que si on laisse toujours la réalité s’imposer tout entière, sans nuances, sans coup de crayon, la mer n’est que de l’eau salée et les sauveurs d’enfants se pointent en retard », écrit Marie-Renée Lavoie, à la défense d’Hélène, qui élève sa modeste vie d’enfant à la hauteur des vies héroïques, et ce, par la seule force de son imagination.



Bibliographie :
La petite et le vieux, XYZ, 236 p. | 24$
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