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Marie Laberge : L’art du bonheur

Marie Laberge : L’art du bonheur

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 01/10/2000
Gabrielle, le premier tome de la trilogie " Le goût du bonheur ", s’inscrit sans contredit comme le début du projet le plus ambitieux de la carrière de Marie Laberge. Idem pour le second volet intitulé Adélaïde, paru au printemps dernier. Cette saga historique d’envergure comptera en tout près de deux mille pages lors de la parution du tome final, Florent, prévu pour novembre 2001 lors de la tenue du Salon du livre de Montréal. D’ici là, l’histoire d’amour entre l’écrivaine et son public se poursuit.Le lancement de Gabrielle a coïncidé avec le cinquantième anniversaire de naissance de Marie Laberge. Pour l’occasion et en guise de présent, elle a partagé cet amour pour ses lecteurs en leur offrant leur «propre» lancement, c’est-à-dire une rencontre intime sans la présence habituelle des journalistes.
Comment s’est déroulé cette rencontre intimiste avec vos nombreux lecteurs ?

Ce fut un événement d’une grande douceur, c’est ce qui me vient en premier à l’esprit. Tout d’abord, les éditions Boréal avaient conçu le lancement comme un témoignage. On a pu entendre s’exprimer ma première lectrice sur ce que représentait, à l’époque, mes écrits. C’était comme une adéquation entre ce que les lecteurs cherchent dans un livre et ce que mes amis intimes y trouvent. De toute ma carrière, je n’ai partagé avec mon public que deux de mes amis. Ce qui représente beaucoup pour moi car c’est un acte que je pose rarement. Mais cette rencontre inhabituelle relève d’un concours de circonstances. J’étais absente du Salon du Livre de Montréal parce que je me trouvais à Paris et il m’apparaissait impossible de lancer le livre sans voir les lecteurs en chair et en os. Je ne pouvais pas avoir tant travaillé sur cette histoire et être incapable de les rencontrer en bout de ligne ! C’est alors que l’on a pensé à faire un lancement avec eux et, aussi bizarre que cela puisse paraître, cela a coulé de source.

Un tel lancement est en effet peu fréquent : dans de tels événements, les lecteurs brillent par leur absence. Dans votre cas, ce sont eux qui constituent votre critique la plus élogieuse car celle du milieu littéraire ne vous est pas toujours favorable...

Oui, en effet. Pour moi, le fait qu’un lecteur termine un livre est très significatif. Un critique qui ne se rend pas jusqu’au bout peut être excusé en raison de certains impératifs éditoriaux, par exemple la date de tombée du texte. Toutefois, je suis très consciente que, dans bien des cas, il ne poursuivra pas sa lecture et passera à autre chose. Soit le temps lui manquait, soit il n’aimait pas, point à la ligne. Mais si un critique termine le bouquin, là on retourne à la case départ : on a l’équivalent d’un lecteur. Malgré cela, c’est le lecteur qui règne. L’écrivain, comme le critique, s’adresse au lecteur. Nous ne nous écrivons pas réciproquement. Les lecteurs restent donc souverains. Ils m’ont toujours appuyé et m’ont apporté énormément d’amour et de persévérance dans ma vie.

Amour et persévérance sont justement deux mots clés dans Gabrielle, la recherche historique requise pour une telle entreprise est considérable: Comment vous y êtes-vous préparée ?

Je suis issue de l’école de journalisme et d’information de l’Université Laval. Pour ma part, l’un des aspects les plus agréables de ce programme d’études - et il n’y en avait pas tant que ça ! -, était la recherche dans les quotidiens à l’aide de microfilms. Lorsque j’ai écris mes pièces de théâtre historiques, j’ai fonctionné de la même façon. J’ai d’abord balayé le siècle pour découvrir la période qui m’attirait le plus. Je me suis ensuite dirigée vers les microfilms des journaux de l’époque pour capter ce que j’appelle le battement de la vie quotidienne, mais aussi la langue, qui est transmise de manière tout à fait exceptionnelle. Vous savez, un quotidien est très «poreux». Un journal donne l’état de la société dans la structure de son langage, dans sa capacité de prendre ou de refuser les choses ainsi que dans la notion d’avancement ou de régression qu’il véhicule. Je dévore les journaux, c’est presque charnel. Les procès et les scandales, en particulier, étaient fascinants. Je me suis aussi servi des connaissances des mes proches pour situer adéquatement certains détails de l’époque. Ma mère m’a été très utile à cet effet ; elle m’a transmis ses souvenirs, ce qui me fait dire que l’opinion d’une personne est encore plus juste pour saisir l’essence du passé.

Croyez-vous qu’un roman puisse s’inscrire en complément de l’histoire (plus particulièrement, dans ce cas-ci, l’histoire des femmes), au sens où vos personnages éclairent les enjeux du siècle en permettant de mieux saisir la richesse des années 30 ?

Je crois que cela peut aider à trouver le mouvement d’une révolution qu’on a baptisé «tranquille», et qui est arrivée après les années dont je traite dans Gabrielle. Quelquefois, c’est dans le cœur de chaque individu que naît un grand mouvement social, mais on oublie toujours cette réalité. Vient un temps où on ne sait plus comment, ni par quelle réaction la rébellion a pu se produire. «La trilogie du bonheur» porte, entre autres, sur la sexualité. La révolution sexuelle des femmes, dont je parle dans mon roman, est une des choses qui a le plus changé notre regard, non seulement sur le sexe lui-même, mais également sur le bonheur sexuel et sur l’homosexualité. N’oublions pas que, dans les années 30, il était criminel d’être homosexuel : c’était régi par le code criminel. Notre rapport à la vérité n’était pas le même, le secret était plus courant. Un roman peut donc effectivement éclairer certains détails historiques que les livres d’histoire ne peuvent qu’établir en forme de comparaison entre chacune des époques. À ce propos, certains critiques m’ont reproché d’avoir exagéré l’histoire du personnage de Denise Turcotte, une enfant abusée en bas âge et qui est morte très jeune. C’est faux car je crois que ce n’est qu’une mince lueur de ce qu’était la réalité. Seulement, on ne le sait pas. Aujourd’hui, les statistiques épouvantables font parler les chiffres et les abus d’enfants paraissent plus réels. Mais à l’époque, malgré les preuves les plus évidentes, de tels actes paraissaient impossibles, difficiles à croire et à exprimer. Donc, ce qu’une saga historique comme la mienne peut apporter au lecteur, c’est le rapport au secret, au vrai, bref, le rapport de sa vérité à soi et à celle des autres.

La force de Gabrielle de réside-t-elle pas dans son côté intemporel ? La xénophobie, plaie de tous les temps, est très présente dans l’histoire du vingtième siècle. Je pense ici à la menace juive dans le premier tome de la «trilogie du bonheur»...

La xénophobie vient du fait qu’à l’époque de Gabrielle, il allait y avoir d’autres théories sociales puisque celles qui étaient en place ne parvenaient pas à faire manger son peuple. La misère provoquée par la crise économique de 1929 a créé beaucoup de remous à cause des chômeurs. Il y a eu une marche énorme à travers le Canada. D’après l’Église et les chefs d’État, c’est la pauvreté qui rendait le communisme menaçant. Le communisme venait d’ailleurs, et donc les étrangers étaient porteurs du bastille communiste, comme un Québécois pouvait être porteur du bastille de la tuberculose. La xénophobie trouve surtout ses origines dans l’ignorance, mais également de la peur de l’inconnu, d’une façon de vivre différente de la nôtre. On entre alors dans les mœurs. Notre capacité d’accueil est aujourd’hui très grande mais, dans le passé, nous étions endoctriné pour voir avec suspicion tout ce qui n’était pas des nôtres : c’est-à-dire avant tout régi par Dieu et la religion catholique ! (rires).

Nous semblons vivre dans un siècle d’oubli. Pensons aux enjeux du référendum de 95, où il y a eu un grand mouvement social gâché par quelques propos jugés intolérables. À cet égard, les années 30 et les années 2000 semblent se replier sur elles-mêmes...

Je ne sais pas si l’on peut faire une translation entre ces deux décennies. Cela est plus facile pour vous d’effectuer ce genre de rapprochement car vous êtes du point de vue du lecteur. De mon côté, j’étais trop prise par l’écriture pour m’interroger à ce sujet et tenter d’établir des parallèles. Toutefois, je sais que les menaces étaient régies par l’appauvrissement et une sorte d’humiliation des Canadiens-français. Le pouvoir n’était pas partagé ; les Anglais détenaient le monopole économique. Depuis, les choses ont changé et beaucoup de pouvoirs ont été perdus. Il s’est produit un balancement des forces et nous ne sommes, à mon avis, pas encore à l’aise avec cette réalité.

Avec la parution prochaine d’Adélaïde, dans quelle direction emportez-vous votre lecteur ?

L’action de ce deuxième tome se déroule à Montréal. À la fin de Gabrielle, Adélaïde est déjà à Montréal. Gabrielle, c’est l’île, le cocon fermé, la guerre. Avec Adélaïde, on entre dans un monde où la menace plane toujours mais dans une ville plus large, avec plus d’interaction et d’autres gens qui perdent, au fil du récit, leur statut d’étranger. Avec Florent, le troisième tome, on aborde le monde. L’histoire débute dans les années 50 et se termine en 1967. Ma saga n’est pas composée de faits historiques. Elle est avant tout conçue à partir de ces gens qui pensent et ressentent, une multitude de personnes qui vibrent et vivent dans une époque donnée qui, sans être la plus palpitante, a tout de même su créer sa propre musique.
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