Entrevues

Littérature québécoise

exclusif au web
Marie Christine Bernard: le chant des parias

Marie Christine Bernard: le chant des parias

Par Elsa Pépin, publié le 29/03/2010
En un franc pied de nez aux prétentions de ce monde, Sombre peuple réunit treize histoires de marginaux qui nous font pénétrer dans leur sombre cachette et se moquent des conventions. Non dénuée d’humour et d’une fine ironie, Marie Christine Bernard signe un livre engagé sous les auspices des romantiques, Victor Hugo en tête.
Jointe au téléphone au Lac-Saint-Jean, Marie Christine Bernard se lance dans la conversation avec enthousiasme. La dame de lettres, qui signe son sixième livre et enseigne la littérature au cégep d’Alma, aime les entrevues et, un peu comme les personnages de ses nouvelles, vit en marge du milieu littéraire des grands centres. «Il y a un autre Québec à raconter que celui de Montréal», précise-t-elle, fière de dire la vie des Amérindiens (Marie l’Indienne), des Gaspésiens (Mademoiselle Personne) et des exclus de la société, les héros de Sombre peuple.

Nous sommes tous des marginaux
Ce recueil de nouvelles raconte la vie de personnages isolés: un esclave noir, un malade mental, une femme laide, tous désavantagés par la vie, exclus ou simplement vieux, incompris, rejetés dans les marges d’un monde uniformisé. Pour faire les portraits de ces visages de l’ombre, Marie Christine Bernard a choisi le genre de la nouvelle, propice à la polyphonie, à la multiplicité des regards. «Je voulais montrer mes personnages, chaque être humain, comme un microcosme, explique l’écrivaine. Nous sommes tous le marginal de quelqu’un, et si nous sommes tous marginaux, nous sommes aussi tous complices de crime d’uniformité, écrit-elle en préambule au recueil. Si je prends le personnage de Serge Garant, le dentiste dans “La belle vie”, moi, je le trouve bizarre. Je ne peux pas imaginer que quelqu’un, un jour, ait pu rêver d’être dentiste et d’avoir une vie rangée. Pour moi, c’est une vie marginale. Pour lui, je serais une bibitte étrange avec mon désordre, mes livres éparpillés.»

Le «sombre peuple» de l’auteure est un cortège bigarré de marginaux, issus d’époques et de milieux divers. Ainsi, on croise des peintres français du XVIe siècle, une paysanne des provinces maritimes au XIXe siècle, des géologues de la Gaspésie des années 1930. Chaque fois, Marie Christine Bernard emprunte le regard d’un personnage qui dévie de la norme. «Pourquoi la non-conformité nous met-elle à ce point mal à l’aise? Ne serait-ce pas parce que les marginaux nous ramènent justement à nos propres anomalies?», lit-on dans l’introduction.

Dans Mademoiselle Personne, son précédent roman, on retrouvait déjà le métissage des voix et des points de vue. «Si un jour on analyse mon œuvre, le thème récurrent sera la différence. C’est un sujet qui me préoccupe beaucoup, parce que je suis moi-même quelqu’un de marginal, note l’auteure qui se fait la porte-parole des sans-voix. J’ai cherché à comprendre pourquoi les gens s’éloignaient des personnes différentes, les méprisaient. Qu’est-ce qui fait qu’on est considérés comme différents?», s’interroge-t-elle.

La revanche des exclus
L’idée d’un défilé de marginaux lui est venue en retrouvant des personnages traînant dans ses tiroirs et qui se rejoignaient dans leur non-conformisme. À ces archives personnelles, l’auteure a greffé de
nouvelles histoires: «Pour “La Crapote”, par exemple, j’ai eu un flash en voyant une personne très laide. Je me suis mise à réfléchir à la souffrance des laids, au regard de l’autre, à l’ostracisme. La nouvelle est finalement devenue un exercice de description ironique.» L’autoportrait de cette vilaine fille se révèle en effet d’une délicieuse truculence et d’un humour noir vivifiant, refusant la pitié.

Non seulement Marie Christine Bernard
refuse de s’apitoyer sur les exclus, mais elle brandit l’étendard de leur revanche dans plusieurs de ses histoires. Ainsi, la Crapote va défigurer une belle, un écrivain se défoulera sur un critique littéraire assassin dans «Le stylo», ou encore, l’amour viendra frapper à la porte des plus démunis. «Cromwell», une longue et poignante nouvelle placée au centre du recueil, raconte l’histoire d’amour entre Juliette, une paysanne méprisée de tous, et Cromwell, un esclave noir des États-Unis en fuite au début du XIXe siècle. Juliette découvre la passion amoureuse et la poésie avec ce fuyard qu’elle cache. La nouvelle emprunte son titre au célèbre texte d’Hugo qui a lancé le mouvement romantique en France: «En écrivant un recueil de nouvelles qui fait un plaidoyer en faveur des marginaux, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à Victor Hugo. Je ne crois pas, comme les romantiques, que l’écrivain a une mission sociale. Je ne porte pas ce mysticisme, mais je pense que j’ai des choses à dire et j’ai toujours admiré le courage d’Hugo, qui s’est tenu debout toute sa vie. Exilé, menacé, il a toujours défendu les marginaux.»

Juliette et Cromwell s’abreuvant aux Contemplations d’Hugo désavouent l’idée d’une poésie réservée aux intellectuels: «Je voulais que Juliette découvre la poésie, parce que pour moi, ça a été une vraie épiphanie, la révélation du sacré. Les contemplations étaient en plein dans la période.» Modèle du mythe romantique, «Cromwell» raconte aussi un chapitre de l’histoire des Noirs en Amérique. «Le chemin de fer clandestin [qui permettait aux esclaves de traverser la frontière américaine] a existé, rappelle l’auteure. À Halifax, il y a aujourd’hui un quartier noir qui a été fondé dans ces années-là. En 1833, l’esclavage a été aboli dans tout l’empire britannique et les esclaves ont commencé à fuir pour rejoindre le Canada. En Ontario, un pasteur et son épouse faisaient passer les gens. La route a ensuite changé d’orientation vers Halifax. J’aurais du matériel pour faire une saga!»

Souvent inspirée par ses propres expé­riences, Marie Christine Bernard signe un réquisitoire contre le conformisme: «Ce qui me fait le plus de peine, c’est l’intolérance. Je fais du soutien pédagogique pour des élèves qui vien­nent de communautés éloignées, des autochtones dont le français est la langue seconde. C’est un choc pour eux quand ils arrivent au cégep. Ils sont très margina­lisés. Quand je me promène avec eux dans Alma, je vois le regard des gens plein de mépris et ça me dégoûte. Ils vivent ça tout le temps. C’est laid. Laissons donc chanter ceux qui veulent chanter, même s’ils chantent mal.»

Il y a aussi une charge contre l’intelligentsia dans ces nouvelles à la gloire des oubliés. Dans «Mots croisés», un intellectuel pédant est pris à son propre piège, découvrant que sa voisine vulgaire est l’auteure des romans d’amour à l’eau de rose qu’il lit en cachette. «C’est un peu l’arroseur arrosé. Je me souviens de m’être fait regarder croche par un collègue en sortant d’une librairie avec un livre de Stephen King. Il n’y a pas de sotte lecture, il n’y a que de sots lecteurs!», s’enflamme celle qui se dit dégoûtée par le snobisme qui règne dans certains milieux intellectuels. Vivant à Alma, Marie-Christine Bernard occupe d’ailleurs une position particulière dans le milieu littéraire québécois: «Parce que je ne vis pas à Montréal, je suis moins visible. Je me suis déjà fait dire par un journaliste que j’avais une plume étonnement maîtrisée pour une auteure de région!»

Pour faire mentir ces fats ridicules, Marie Christine Bernard vient de remporter le prix France-Québec 2009 pour Mademoiselle Personne. Elle entame une tournée à travers la France qui se terminera au Salon du livre de Paris: «Je réalise un beau rêve d’auteure!», lance-t-elle sans amertume.


Bibliographie :
Sombre peuple, Hurtubise, 208 p. | 19,95$ Mademoiselle Personne, Hurtubise, 320 p. | 24,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Littérature québécoise
  4. Marie Christine Bernard: le chant des parias