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Louis Gauthier: Voyage au centre de soi-même

Louis Gauthier: Voyage au centre de soi-même

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 24/05/2011
«Chère Angèle, il était une fois un voyageur parti à la recherche d’une vérité immuable et qui, de détour en détour, avait fini par se trouver complètement perdu. Chère Angèle, ce voyageur, c’était moi». Au gré de ses tribulations, le protagoniste de Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire rencontre différentes gens, différents paysages, mais surtout, différentes facettes de lui-même. L’entretien avec Louis Gauthier nous montre que les préoccupations de son personnage ne sont pas si loin de celles de son créateur…
En 1984 paraissait Voyage en Irlande avec un parapluie, le premier tome d’une saga signée Louis Gauthier, racontant l’histoire d’un jeune écrivain en peine d’amour qui décide de quitter le Québec pour atteindre l’Inde. Il souhaite absolument, lors de ce voyage qu’il espère salvateur, voir un corps brûler sur un bûcher funéraire ainsi qu’un être «réalisé». Tel était donc l’objectif du narrateur, qui se baladera entre les moutons et les vertes contrées du Royaume-Uni, le brouhaha de la grande capitale anglaise (Le pont de Londres) et la chaleur de la côte Ouest européenne (Voyage au Portugal avec un Allemand), avant d’atteindre ces pays du Maghreb, encore bien loin de son but.

Le voyage, retour vers l’essentiel
Après ses pérégrinations européennes sans lien apparent avec l’objectif de fouler le sol de la patrie de Gandhi, le narrateur se voit une fois de plus dans l’obligation de changer de destination, conflits politiques et frontaliers obligent cette fois. C’est ainsi qu’il arrive au Maroc, puis en Algérie, avant de faire un léger détour en Tunisie. «Plus j’y pense, plus ce voyage me paraît la parfaite métaphore de ma vie, un voyage désorganisé, sans plan, sans horaire, sans programme, sans but. Et moi je suis ce voyageur déboussolé, perdu, parce qu’il n’y a rien de précis, parce que tout est possible, un voyageur à la merci des hasards de la route et des dieux des frontières […]. Le but que je me suis fixé est trop vague, trop lointain, presque abstrait. L’Inde. L’Inde comme métaphore de l’absolu», lira-t-on dans ce quatrième volet, avant de comprendre que pour ce narrateur qui s’enlise dans son trajet, les dédales sont autant géographiques qu’intérieurs. Et de là vient toute la beauté des récits de Gauthier.

Dans Voyage au Maghreb, le personnage principal est sans cesse confronté à la classe prolétaire marocaine. Les gens voient en lui un touriste riche – ce qu’il est loin d’incarner – et cherchent à devenir son «ami», à l’aider, à l’orienter ou tout simplement à lui soutirer quelques dirhams. À cause de cela, le narrateur ne se sent jamais libre de déambuler comme bon lui semble, de visiter selon ses humeurs. Les réflexions que le lecteur retiendra ne donnent ainsi pas nécessairement la part belle au Maroc. Gauthier explique: «L’impression que vous retirez d’un pays est forcément subjective et liée aux conditions dans lesquelles vous faites ce voyage. Voyager seul, avec un maigre budget et en traînant une peine d’amour teinte forcément votre regard. Et puis, en voyage, la chance ou le hasard jouent un rôle très important. Mes impressions du Maghreb ne représentent donc qu’une des façons de voir cette région du monde, comme le narrateur le souligne d’ailleurs lui-même.»

Question de style
Qualifié par plusieurs de meilleur styliste du Québec, Louis Gauthier rend hommage à l’épithète en signant avec brio ce quatrième tome d’une série qui a pris naissance grâce à ses propres expériences de voyageur: «Je considère quant à moi que toute fiction est une autofiction, puisqu’on ne peut jamais sortir de soi. J’ajouterais même que toute vie est une fiction, puisque nous inventons notre réalité. Mais il est bien évident que certaines autofictions le sont plus que d’autres, ce qui est le cas de cette série des «Voyages», écrits à partir d’un voyage que j’ai réellement fait en 1979-1980.»

L’écriture de Gauthier, quant à elle, manifeste un réel souci de précision, de concision et de fluidité. Pour expliquer sa technique, il cite Rodin, qui disait que faire une sculpture est facile puisqu’il suffit de prendre un bloc de pierre et d’en enlever l’excédent: «C’est un peu de cette façon que je travaille. Je pars des notes que j’ai accumulées au cours de ce voyage et que je réécris en tentant de transmettre ce qu’elles évoquent pour moi, c’est-à-dire en précisant les couleurs, les formes, les sons, les atmosphères et en y ajoutant ce que j’ai pu, ou ce que j’aurais pu ressentir à ce moment-là. J’obtiens de cette façon le matériau brut à partir duquel il me reste à sculpter en enlevant ce qu’il y a de trop, puis à polir pour adoucir les marques laissées par ce travail.»

Grâce à la plume habile de Louis Gauthier, on se laisse porter dans les angoisses et les doutes du protagoniste. Ce dernier est à la recherche de lui-même, sans pourtant trop s’en rendre compte. Il ne s’agit donc pas d’un récit de voyage, comme le titre le laisse entendre, mais plutôt d’un récit initiatique, où le narrateur, au contact des autres et de l’altérité, grandira. «J’essaie d’écrire des livres qui ne soient pas typiquement des romans, des livres qui forcent le lecteur à se remettre en question en tant que lecteur, comme l’auteur se remet en question en tant qu’écrivain. Des livres qui ne soient pas pur divertissement et qui renvoient à la vie elle-même. Parce qu’au fond, l’argent, l’amour et la gloire ne sont pas les corollaires nécessaires d’une œuvre, pas plus qu’ils ne doivent être les raisons pour lesquelles nous écrivons», explique humblement l’auteur, pour qui la découverte des écrivains Henry Miller, Lawrence Durrell, Jack Kerouac et Blaise Cendrars a constitué une étape importante.

Bien qu’il soit en âge de prendre sa retraite, monsieur Gauthier ne cesse pas d’écrire pour autant. Au contraire, plusieurs projets se dessinent, dont celui de raconter son voyage en Inde, qui viendrait mettre le point final à cette saga: «Mais il me faudra peut-être avant terminer un autre récit, déjà entamé, qui raconte les années précédant le voyage. Et puis j’ai aussi en marche un tome III des Aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum, et des notes sur l’écriture, un recueil d’aphorismes peut-être, des poèmes aussi, bref, plus qu’il n’en faut pour le temps qu’il me reste à vivre, sans compter mon grand rêve permanent d’abandonner à tout jamais la littérature et de parvenir enfin au silence.»

Sage, Louis Gauthier explique sa passion au libraire: «J’aime la vie, qui est toujours pleine de surprises, et la philosophie qui permet de la supporter.» Et nous, lecteurs, nous aimons ses livres, toujours pleins de surprises, tout autant que la philosophie qui s’en dégage.


Bibliographie :
Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, Fides, 192 p. | 21,95$
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