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Lise Tremblay: La fracture de l’enfance

Lise Tremblay: La fracture de l’enfance

Par Elsa Pépin, publié le 10/12/2007
D’une franchise et d’un humour désarmants, Lise Tremblay revient à ses racines avec un roman autobiographique dont l’action se déroule dans le Chicoutimi qui l’a vue naître. Non sans peine, l’auteure a emprunté les lunettes d’une jeune fille de 11 ans pour revoir et revivre l’été du douloureux passage à l’adolescence. Sobre mais aussi truculent, La Sœur de Judith fait le portrait du Québec rural de la fin des années 1960, marqué par le passage déstabilisant vers la modernité. Lise Tremblay parle avec humilité de ce livre écrit par nécessité, une plongée dans ses origines alors qu’elle vient de passer le cap de la cinquantaine.
Pour parler de son enfance, Lise Tremblay a choisi une année repère, soit 1968, l’année où Bruce et les Sultans ont abandonné la scène québécoise. La disparition du groupe culte symbolise l’avènement d’une nouvelle ère pour la jeune héroïne de 11 ans, qui raconte l’été bizarre où tout a basculé. Ce livre, l’auteure y pense depuis quinze ans, mais elle n’en trouvait pas le ton. «La bonne voix, dit-elle, c’était celle de l’enfant. Il a fallu que je me mette dans la peau de la petite fille que j’étais.» Si le retour aux origines n’a pas été douloureux pour la romancière, «écrire avec une enfant dans la tête» l’a fortement ébranlée. «C’était l’enfer. C’est le roman où j’ai été le plus plongée dans une sorte de monde intérieur, où j’ai eu le plus de difficulté à émerger. Je pensais comme un enfant toute la journée. J’aime beaucoup les romans où les enfants parlent, mais c’est dur à faire.»

Dans le monde enclavé de la petite ville de Chicoutimi, il y a donc Claire, la sœur de Judith, qui prépare un concours de danse devant la mener à Montréal; «La sœur de Judith est la fille promise à un grand avenir. Dans un village, un tel personnage devient la vedette, raconte Lise Tremblay. Sauf que son destin est contrecarré par un accident qui la défigure. Dans les milieux sans instruction et sans argent, la seule chose que tu as, c’est ton cul. Les femmes misaient là-dessus. Elles n’avaient rien d’autre.»

À travers l’histoire tragique de cette carrière avortée, Lise Tremblay peint l’extrême précarité du milieu d’où elle vient, la fragilité des rêves, si petits soient-ils, qui nourrissent les gens de Chicoutimi-Nord, où germent timidement de nouvelles valeurs: «Je viens de l’époque où ça a craqué, précise-t-elle. Les religieuses enseignantes se font montrer la porte. Les enfants sentaient l’insécurité par rapport aux convictions chancelantes des adultes. Je voulais travailler sur cette fracture, ce moment charnière où tout a foutu le camp».

Enfant de la marge
La plongée dans les origines entreprise par l’auteure avec La Sœur de Judith révèle l’héritage paradoxal de la Saguenéenne. Issue d’un milieu pauvre et ouvrier, Lise Tremblay n’en a jamais eu honte. En revanche, elle était constamment mal à l’aise face à sa mère, éduquée, impulsive et athée, qui détonnait par rapport aux autres mères: «C’était problématique pour moi. Un enfant qui a une différence reste toujours marqué, affirme-t-elle. J’aurais tellement aimé qu’elle reste à la maison et qu’elle n’aille pas toujours aux réunions d’école.» Devant la dureté de sa génitrice, la jeune narratrice déclare: «Tout ce que je savais, c’est que je devais faire des études, sinon ma mère me tuerait.» Enfant, Lise Tremblay a donc souffert du non-conformisme de cette femme engagée, mais déclare aujourd’hui que sa mère lui a légué sa révolte et a fait d’elle un écrivain.

Obsédée par cette différence, Lise Tremblay croit que le goût de l’écriture est peut-être né de ce sentiment de trahison face à son milieu d’origine: «Ma mère nous élevait en porte-à-faux avec le milieu ouvrier où je n’avais pas le droit d’être ou de participer, parce que tout ce que ma mère voulait, c’est qu’on parte de là.» En devenant écrivain, Lise Tremblay poursuit en quelque sorte la trahison de son enfance. «Tu ne peux pas être écrivain si tu ne trahis pas. L’écrivain est un traître», déclare-t-elle sans ambages. La lecture sera aussi une échappatoire dès son jeune âge, alors qu’elle rêve d’un ailleurs à travers les «Brigitte» qui lui ouvrent les portes de son milieu clos.

Réalisme de l’émotion
Bien qu’elle ait fait des recherches et qu’elle ait revisité son quartier d’enfance pour en retrouver l’atmosphère, Lise Tremblay se défend de chercher la vérité qui n’a rien à voir avec le souci de réalisme. «Tout ce qui est dans le roman est vrai dans l’émotion, dit-elle. Le Chicoutimi décrit dans le roman est le monde de mon enfance, tel que je le percevais à 11-12 ans, mais analysé par la femme de 50 ans. C’est une construction romanesque, mais l’émotion est vraie.» Elle croit d’ailleurs qu’il faut être vieux pour écrire sur son enfance: «J’ai eu envie de revenir là, peut-être parce que je suis dans la seconde partie de ma vie.»

Lise Tremblay avait été la cible de menaces de la part de citoyens de l’Isle-aux-Grues, à la suite de la publication de La Héronnière, où elle dépeignait les petits villages québécois repliés sur eux-mêmes. Professeure de littérature au cégep du Vieux-Montréal depuis plus de vingt ans, l’écriture est le lieu où elle se sent la plus libre et elle tient fermement à cette autonomie: «Si je pensais aux réactions des gens que je pourrais heurter avec mes livres, je n’écrirais pas.» Quand je lui demande si elle craint la réaction de sa famille, surtout de sa mère, figure centrale du livre, elle me répond, du tac au tac: «Je m’en fous comme de l’an quarante.»

L’univers coloré, voire burlesque du roman met en scène une galerie de personnages parodiques: des voisines commères aux anecdotes croustillantes, une parenté portée sur l’alcool, des femmes frustrées, séquestrées dans leur maison. Tout ce petit monde, touchant dans sa fervente affirmation, compose un univers bigarré qui n’est pas sans rappeler celui des Belle-Sœurs de Michel Tremblay: «On m’a dit que je faisais un portrait de femmes aux destins empêchés. Je n’y avais pas pensé. C’est ma vision personnelle de ce milieu ouvrier et comme la plupart de mes livres, je découvre après coup la portée et les multiples niveaux de sens du roman.»

La Sœur de Judith aura donc été pour Lise Tremblay un voyage éprouvant, où l’album de souvenirs défilait à mesure qu’elle se réincarnait en jeune adolescente hypersensible. Acclamée pour La Héronnière (Leméac), qui a reçu trois prix majeurs, et récipiendaire du Prix littéraire du Gouverneur général pour La Danse juive (Leméac) en 1999, Lise Tremblay poursuit une œuvre qui s’affirme petit à petit, dans une discrète mais solide continuité.


Bibliographie :
La Sœur de Judith, Lise Tremblay, Boréal, 184 p., 19,95$
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