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Laferrière, en pyjama

Laferrière, en pyjama

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 19/02/2013

Dany Laferrière, récipiendaire du prix Médicis et du Prix des libraires du Québec pour L’énigme du retour, offre un voyage privilégié dans son univers et sa bibliothèque avec son nouveau roman d’idées, Journal d’un écrivain en pyjama. Une œuvre d’un grand écrivain qui porte un regard sensible sur la littérature.

Le livre à peine ouvert, l’exergue intrigue : Un couteau sans lame auquel ne manque que le manche. Pourquoi avoir choisi cette phrase de Lichtenberg? « Ça me semblait la métaphore parfaite pour la littérature. On ne voit pas l’effet de la littérature. On ne peut pas voir ça à l’œil nu et pourtant, elle s’enfonce dans nos corps, dans nos esprits. On n’a aucune idée de la force et de la puissance de la littérature dans le monde. Et tout cela est soutenu par 26 lettres de l’alphabet, qui nous déchargent de tous ces souvenirs, de toutes ces références. S’il n’y avait pas la possibilité de transcrire tout ça ailleurs, de déposer nos sentiments, on serait sans doute tous morts accablés », dévoile l’auteur d’origine haïtienne.

Dans Journal d’un écrivain en pyjama, Dany Laferrière raconte son expérience d’écrivain et de lecteur en 202 chroniques qui s’adressent à un jeune écrivain, peut-être à l’écrivain qu’il fut ou à son neveu qui désire écrire. Peu importe, cette stimulante et enrichissante lecture plaira ainsi à ceux qui écrivent, mais aussi tout simplement, à ceux qui lisent. Cette œuvre nouvelle incite à s’arrêter pour observer la vie, à saisir le moment présent, ce qui rappelle L’art presque perdu de ne rien faire, publié par l’auteur en 2011 et qui prônait l’oisiveté. «L’écriture a été faite pour ralentir la course du monde», livre-t-il.

Cet amalgame de récits, de réflexions, de méditations, d’anecdotes sur l’écriture et sur la lecture constitue une célébration de la littérature qui enchante. Chaque chronique se termine avec un conseil ou une pensée qui prend la forme de « biscuits chinois » : Vous devez briser la coquille pour lire ce qui est à l’intérieur. Une fois cela tombe juste; la fois suivante, non. Malgré la modestie de l’auteur, ces notes griffonnées en pyjama se révèlent brillantes et inspirantes, amusantes et profondes à la fois, comme cette phrase : Un écrivain est un enfant perdu dans la forêt qui ne cherche plus à retourner à la maison en découvrant qu’il n’a rien oublié puisqu’il avait pris la peine de glisser dans sa poche ces vingt-six petites lettres lumineuses de l’alphabet qui vont éclairer son chemin. Encore une fois, Dany Laferrière séduit par l’élégance et le charme de sa plume. Il possède un sens de la formule et du rythme remarquable, en plus de maîtriser l’art de raconter avec verve. Jamais on ne s’en lasse.

Écrire comme on vit, comme on lit
« Pour connaître un écrivain, nous devons visiter sa bibliothèque, a déjà dit Dany Laferrière. La bibliothèque est un chemin. » Pendant cette aventure qui nous plonge au cœur de son parcours créatif, nous croisons donc des grands dont Borges, Proust, Salinger, García Márquez, Miller, Tolstoï, Hemingway et Césaire. « J’ai appris en lisant de bons écrivains. On finit par former son goût. On ne sait pas comment ça se fait un bon livre, mais on sait immédiatement si le livre n’est pas bon. » Il faut donc lire, être curieux, avide, devenir un lecteur insatiable : « Un bon lecteur, peut-être, si cela se dit, c’est quelqu’un qui tombe souvent sur de bons livres. Et comment fait-il? C’est parce qu’il est ouvert, il ne cherche pas à lire uniquement les livres qu’il a l’habitude de lire. »

Parmi les qualités pour devenir écrivain, Dany Laferrière mentionne le talent de cuisinier : après avoir rassemblé des ingrédients différents en écrivant, il reste à espérer que le résultat ait du goût - un goût singulier. Puis, il ajoute qu’avoir de bonnes fesses est non négligeable : « Il faut être capable de rester assis longtemps. Il faut travailler. Un écrivain qui réussit est quelqu’un qui a du talent et qui travaille plus fort que ceux qui n’en ont pas. Le talent, c’est un fouet qui vous permet de fouetter plus longtemps que les autres. […] Il faut être touché par la grâce, c’est-à-dire un sens du rythme et de l’émotion. Si vous n’avez pas de musique intérieure, vous pourrez recopier les livres des autres, mais vous ne pourrez pas inventer. » Il n’y a donc pas de recettes, ni de règles à suivre.

Trois éléments structurent celui pour qui l’écriture et la lecture s’avèrent une fête perpétuelle : écrire, lire et voyager. « C’est étonnant parce qu’en même temps, écrire et lire font voyager. » Tout cela s’imbrique dans sa vie. Écrire et vivre ne font qu’un, comme il le disait lui-même dans J’écris comme je vis.

Dany Laferrière est l’un des rares écrivains à réécrire parfois ses livres, comme il l’a fait l’an dernier avec Chronique de la dérive douce : « Je réécris parce que la première fois, certains de mes livres, je les ai écrits dans un état d’urgence, et je me suis dit qu’il serait intéressant d’y retourner, pour voir. Un livre qu’on reprend dit mieux, mieux que toute autre chose, l’état de notre sensibilité, parce qu’on peut le comparer à l’époque d’avant. […] J’écris, je lis et je réécris, pour relire, et tout ça pour savoir où j’en suis. Et c’est ça écrire. Écrire, quelque part, c’est avoir des nouvelles de soi. »

Et le pyjama dans toute cette histoire? L’auteur écrit-il vraiment en pyjama, un habit de travail qu’il qualifie d’étrange? « La littérature est plus vraie que la réalité. Si je dis que j’écris en pyjama, il faut me croire. »

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