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Katia Gagnon: Chagrins d’école

Katia Gagnon: Chagrins d’école

Par Alice Méthot, publié le 18/05/2011
Avec La réparation, Katia Gagnon jette les bases d’un reportage fictif tel qu’il aurait pu se dérouler dans une situation d’intimidation réelle.
Le matin du 10 février 2009, le jeune David Fortin quitte le domicile familial afin de prendre l’autobus pour se rendre à l’école Camille-Lavoie, à Alma, où il est depuis un certain temps victime d’intimidation. On sait aujourd’hui que le jeune homme n’est jamais monté à bord du véhicule. Il est porté disparu depuis.

Ce triste événement, comme tant d’autres semblables, a été largement couvert par les médias. À l’époque journaliste aux affaires sociales de La Presse, Katia Gagnon était sur la ligne de front. « En six ans, j’ai vu beaucoup de choses passer, j’ai ramassé beaucoup d’histoires au cours de mes reportages, des articles qui n’était pas publiés pour des raisons d’espace. J’avais toute cette matière accumulée qui dormait et un moment donné, quelque chose a fait se réveiller tout ça : la fugue de David Fortin. »

Gagnon demande alors à la direction de la polyvalente la permission d’y passer une semaine pour tenter de comprendre les raisons de la disparition de l’adolescent, ce qu’on lui interdit.

Un refus qui donna pourtant le coup d’envoi à La réparation.

En imaginant un cas un peu différent, celui d’une jeune fille défavorisée mais talentueuse évoluant dans un milieu scolaire bourgeois et cruel, Gagnon jette les bases d’un reportage fictif tel qu’il aurait pu se dérouler dans une situation réelle comme celle du petit Fortin.

D’ailleurs, le personnage principal du roman, la journaliste Marie Dumais, partage avec l’auteure certains traits de personnalité. « Je me suis inspirée de mon expérience professionnelle pour élaborer le déroulement de l’enquête. Je suis, comme Marie, assez bonne pour convaincre les gens d’embarquer dans des affaires qui n’ont pas d’allure! Mais d’un point de vue personnel, on est extrêmement différente, » explique-t-elle en soulignant par exemple la maladresse sociale de la narratrice.

Lorsqu’elle se rend à Rivière-aux-Trembles afin d’enquêter sur le suicide de la jeune Sarah Michaud et persuader l’école de la laisser fouiner dans les couloirs, Marie est toutefois une femme de caractère, compatissante mais résolument ferme. Or, malgré sa bonne volonté, la journaliste se frappera le nez à la résistance bornée de la direction scolaire, à l’ignorance désolante des parents et à la cruauté des élèves.

En parallèle à la pénible assignation de Marie, La réparation fait un saut en arrière et brosse le portrait délicat d’une mère inapte et de la gamine de cinq ans, enfermée dans le silence, que lui retire la DPG à une époque où naissaient les services sociaux organisés au Québec. Le personnage de Jeanne Provencher, une femme souffrant vraisemblablement de troubles mentaux, est un condensé de plusieurs cas de parents négligents que Katia Gagnon, qui signe également l’essai Au pays des rêves brisés aux éditions La Presse, a pu examiner au cours de sa carrière. « Le fait de ne pas adresser la parole à son enfant, notamment, est quelque chose que j’ai vu sur le terrain. C’est un cas type de santé mental. Une femme comme ça, qui est complètement en dehors de la réalité et qui a malheureusement un enfant sous sa garde, ça arrive encore aujourd’hui », se désole-t-elle.

Il s’agit d’un problème de société qui fait écho, dans le roman à la structure impeccable, à celui de l’indifférence, comme autant de violences lourdes de conséquences et qu’on ne peut ignorer plus longtemps.

Bien que le thème de l’intimidation ne soit pas attribuable à l’expérience personnelle de Katia Gagnon, celle-ci l’aborde de plein fouet, égratignant au passage tant le système pédagogique déficient et mal adapté aux besoins des adolescents, que le silence meurtrier des témoins.

« Je pense qu’il y a eu une prise de conscience dans les écoles récemment, probablement à cause de tout le brouhaha médiatique qu’il y a eu autour de certains cas. En mettant en lumière ces situations et en valorisant les jeunes qui les dénoncent, on est de plus en plus sensibilisé à ce phénomène et prompt à réagir, explique l’auteure. Mais le grand changement, celui qui va faire la différence, doit venir des jeunes eux-mêmes. Parce que l’intimidation, c’est aussi le problème des témoins, non actif mais tout de même complices de ces actes. Comme la cigarette aujourd’hui pour une catégorie de jeunes, l’intimidation doit cesser d’être « cool ». Il faut qu’ils cessent de la tolérer chez leurs amis, » souligne-t-elle.

Et les parents dans tout ça? « À la maison la seule chose à faire c’est d’entretenir un dialogue avec ses enfants. Il faut rester alerte », croit celle qui démontre dans son roman combien cela peut être ardu. « Le père de la harceleuse savait que sa fille faisait quelque chose de mal, mais il n’a pas cherché à en savoir plus. On ne peut pas s’imaginer que nos enfants soient capables de comportements semblables. Je connais des parents qui sont tombés des nus. »

Quant à criminaliser les actes d’intimidation, tel que le proposaient certaines autorités américaines suite à la vague de suicides commis par des adolescents homosexuels en septembre dernier, Katia Gagnon ne croit pas que ce soit une solution adéquate. « Ça peut régler un certain type d’intimidation qui est essentiellement de nature physique, sauf que lorsqu’on a affaire à de la médisance sur Internet par exemple, c’est difficile de sévir de manière judiciaire parce que ce n’est pas un crime légiféré. Ça rend seulement le problème plus sournois », affirme-t-elle.



Bibliographie :
’’ La réparation Katia Gagnon Boréal 216 p.| 22,50$
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