Entrevues

Littérature québécoise

exclusif au web
Jocelyne Saucier: Promenons-nous dans les bois

Jocelyne Saucier: Promenons-nous dans les bois

Par Catherine Lalonde, publié le 10/01/2012
Trente ans que Jocelyne Saucier fait du roman. Loin des médias et du glamour littéraire, dans ses terres d’écriture en Abitibi, discrète, elle fait son chemin, un livre à la fois. Et voilà qu’Il pleuvait des oiseaux, son quatrième roman, vient de récolter le Prix des cinq continents de la Francophonie 2011.
Jocelyne Saucier devient la première Québécoise à remporter ce prestigieux Prix des cinq continents. Le jury, qui incluait Lyonel Trouillot, Jean-Marie Le Clézio et notre Lise Bissonnette, a préféré son livre à ceux de Fatou Diome et du «goncourisé» Atiq Rahimi. Jocelyne Saucier l’a déjà dit, sans prétention ni fausse modestie: elle sait quand elle tient un bon roman. N’empêche, elle était inquiète quand elle a présenté Il pleuvait des oiseaux à son éditeur, confiet- elle au bout du fil, de sa voix à la fois rieuse et anxieuse: «Une fiction qui met en scène des vieillards en pleine forêt, c’est pas dans l’air du temps!» Ce roman, qui tient davantage du conte, met en scène des ermites, Tom et Charlie, qui, à eux deux, ont presque deux siècles d’âge. Reclus dans leurs cabanes entre les arbres au bord du lac, ils espèrent mourir de leur mort. Boychuck, vieux compère blessé à l’âme, vient de passer l’arme à gauche, lorsqu’une photographe à la recherche de ce survivant des Grands Feux de Matheson viendra ébranler la quiétude de la communauté du lac. Celle-ci sera bousculée, mais finira par revivre, malgré la mort qui rôde toujours, malgré la mémoire de Boychuck, malgré les malheurs précédents.

Il pleuvait des oiseaux parle ainsi autant de solidarité que de solitude; de l’inévitabilité et de la beauté pas toujours romantique de la vieillesse; de la capacité à reconstruire son bonheur.

Jocelyne Saucier adore les anecdotes de la petite histoire. Comme ces spectaculaires Grands Feux qui, dans les années 1920, ont rasé des villages, des vies et des acres dans le Nord de l’Ontario: «Pourtant je ne suis pas passéiste, précise l’auteure. Je pense qu’en fin de compte, j’aime les longues histoires de vie, prises du début à la fin. Ça m’a tellement bouleversée, ces Grands Feux. L’image la plus forte qui me reste, c’est qu’après ces incendies qui dévastaient tout sur des centaines de kilomètres, le lendemain, ce qu’on entendait, c’était le bruit des marteaux. Les gens reconstruisaient tout de suite. Ils s’installaient là parce qu’ils avaient l’espoir du pays, parce que la terre était riche en son sous-sol et ils le savaient. Ils restaient.» Saucier a déjà tissé le passé et le présent dans Les héritiers de la mine (XYZ éditeur) et dans Jeanne sur les routes (XYZ éditeur), dans lesquels elle revenait sur le passé communiste de Rouyn-Noranda, maintenant occulté. Celle qui a été journaliste dans sa région pendant plus de dix ans ne se lasse pas d’effectuer des recherches pour ses romans. Elle y traque le détail: «Ce sont des toiles de fond. Mais il faut en user avec modération, pour que ça nourrisse l’imaginaire sans le paralyser.»

«Il faut lire, écrire et vivre», dit tout simplement Jocelyne Saucier. Ellemême a un jour tout largué pour vraiment s’y mettre: «J’ai écrit, comme plein de monde, à travers le travail, les enfants, l’argent, la mort, la vie... Je faisais des contrats pour obtenir du chômage et alors j’écrivais quand les enfants étaient à l’école, de 9h à 16h, de septembre à juin. J’ai encore ce rythme scolaire. Une amie me dit que j’écris comme si j’étais à l’usine...» Si cet honneur des «cinq continents» vient bouleverser ce rythme immuable, Jocelyne Saucier le savoure. «Tout le temps que je faisais ce livre, quelque chose avait mal en moi d’avoir pris cette décision, il y a trente ans, d’écrire du roman. J’en étais à me demander si c’était simplement un entêtement aveugle de ma part. Le prix vient comme un baume.» L’écrivaine prépare actuellement son voyage, puisque le prix lui vaut de participer à une rencontre d’auteurs au Sénégal. Elle lit Mont Plaisant (Philippe Rey éditeur), du Camerounais Patrice Nganang, qui a remporté une mention spéciale. «C’est très fleuri, très différent. Ce qui me fait plaisir, c’est qu’Il pleuvait des oiseaux est une histoire éminemment nordique, qui va être lue grâce à ce prix sous les palmiers, dans une cour au Sénégal, en Tunisie... Ça me fait plaisir que ce roman, qui porte la culture, l’esprit, la vitalité, l’énergie du Nord, soit lu à travers le prisme d’autres cultures, d’autres imaginaires.»


Bibliographie :
IL PLEUVAIT DES OISEAUX, XYZ éditeur, 184 p. | 22$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Entrevues
  3. Littérature québécoise
  4. Jocelyne Saucier: Promenons-nous dans les bois