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Jean-Guy Noël : Victimes et bourreaux

Jean-Guy Noël : Victimes et bourreaux

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/03/2003
La lugubre histoire nous est vaguement familière, pour avoir défrayé les manchettes il y a quelques années. Pendant plusieurs semaines, Pierrette et Denis séquestrent six femmes choisies au hasard dans leur propre voiture, les emmènent loin de Montréal, les violent puis les abandonnent, littéralement brisées. L’une des femmes ne survivra pas à l’agression, tuée presque par inadvertance. À l’instar de Truman Capote dans De sang froid, le cinéaste et écrivain Jean-Guy Noël a puisé là la matière première de son plus récent roman, une plongée kaléidoscopique au cœur des ténèbres de la psyché humaine. Cœurs sensibles, s’abstenir.
Vous vous êtes inspiré d’un fait divers ; mais qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette histoire-là ?

La première chose qui m’a fasciné, c’est la répétition : comment deux personnes en arrivent-elles à répéter des gestes aussi atroces ? Dans quel état d’esprit fallait-il qu’elles se trouvent ? Que pouvait-il se passer dans la tête de cette femme, Pierrette, pour qu’elle accepte de se prêter à ce jeu-là… Était-elle dominée par Denis ? Était-elle sa marionnette ? A-t-elle vraiment pris part de plein gré à ces actes et dans quelle mesure ? En était-elle l’instigatrice ? Tout cela m’a intrigué dès que j’ai entendu parler du cas. Mais au-delà de leurs motivations, j’étais animé par la volonté de me couler dans la peau des victimes. Je m’interrogeais sur la manière dont une femme peut réagir à une situation comme celle-là. J’ai pensé à différents scénarios : on coopère ou on résiste ?

Avez-vous recueilli les témoignages de personnes ayant été impliquées dans cette histoire ?

Je n’ai rencontré aucun des protagonistes du drame réel. Je n’ai parlé qu’à un policier qui avait mené les interrogatoires. Je voulais faire œuvre de fiction, plutôt que ce type de livres américains qu’on appelle true crime et qui relève de la criminologie. J’avais lu un ouvrage du genre, celui d’Ann Rule sur le cas de l’infâme Ted Bundy. Je ne voulais pas de cette approche ; je me disais qu’il serait difficile de faire parler ces femmes-là, même après toutes ces années. Et puis, elles étaient sous la protection de la cour où elles n’ont témoigné qu’à la condition qu’on ne divulgue pas leur identité. Aussi, je me suis donné la liberté d’inventer leurs témoignages, leurs antécédents, d’en faire de véritables personnages romanesques.

Le couple assaillait systématiquement des femmes de la petite bourgeoisie en train de faire leurs emplettes ; sans aller trop loin dans l’interprétation sociologique, faut-il voir dans ses crimes une sorte de revanche d’une classe modeste contre une classe plus fortunée ?

D’une certaine façon. Je ne voudrais pas qu’on fasse reposer l’interprétation de ces crimes entièrement sur ce motif, mais c’est l’une des pistes que j’ai explorées. Ils agressaient des femmes qui présentaient une image de respectabilité. Quand Pierrette dit « ça fait longtemps que je veux faire ça à une chienne comme toi ! », qu’est-ce qu’elle entend par là exactement ? Elle en veut à ces femmes qui ont tout ce qu’elle n’a pas dans la vie, mais dont elle rêve… Parce que sa vie n’était pas très drôle : elle vient d’une famille dysfonctionnelle, a eu trois enfants avec un mari alcoolique qui la battait, et ses enfants lui ont été enlevés pour être placés dans des foyers d’accueil. Cette femme n’a pas eu beaucoup de chance dans sa vie et ne s’en est probablement pas donné elle-même davantage. C’est encore plus évident pour Denis, qui m’apparaît comme l’archétype de l’antisocial ; il avait déjà fait de la prison aux États-Unis pour des crimes semblables…

À quoi correspond cet éclatement formel que vous avez privilégié aus dépens d’un récit plus linéaire ?

Quand j’ai commencé la rédaction du roman, je ne savais pas encore tout à fait ce que seraient mon sujet et mon approche. J’avais un projet : j’avais envie d’adopter la forme de la chronique d’humeur. Je me suis contraint à écrire chaque jour un texte complet, un peu comme une nouvelle, sans savoir à l’avance ce que j’écrirais ni à qui je prêterais ma plume. Je me suis lancé, en écrivant sur tous les sujets qui me passaient par la tête, mais l’image du couple maudit s’est imposée avec de plus en plus de force au fil des jours. Je ne pouvais plus y échapper, de telle façon que j’ai accumulé plus de 120 fragments narratifs, dont j’ai extrait les 70 que j’ai organisés pour constituer ce roman…

Voilà qui nous amène à la question du montage, parce qu’on a l’impression que le cinéaste en vous a repris du service pour ce projet…

Effectivement. J’ai écrit ce roman un peu comme on tourne un documentaire, moi qui pourtant n’en ai jamais réalisé. Pour un documentaire, tu pars d’un sujet sur lequel tu as tout au plus quelques pages de notes et peut-être le synopsis rédigé à l’attention de l’ONF. Et puis tu t’en vas avec ton équipe, tu rencontres toutes sortes de gens dont tu recueilles les témoignages avant de cerner le sujet. Et quand tu as suffisamment de matière — ce que te signifie d’ordinaire le producteur, effrayé par toute la pellicule accumulée —, tu vas en salle de montage pour trouver le sens à donner à tout cela. Je crois avoir procédé exactement ainsi, de manière cinématographique.

Votre livre aborde par la bande le rapport qu’entretiennent les médias avec la violence, le crime ; estimez-vous que ce rapport soit sain ?

Je ne porterai un jugement global sur la question. Mais je dirai qu’il est semblable au rapport que les médias entretiennent avec le showbiz, qui repose sur l’attrait du spectaculaire. La loi première, c’est la vente du maximum de copies ! C’est paradoxal, parce que le travail journalistique implique un minimum d’objectivité tout en gardant en tête cet impératif de racolage. Prenez ce jeu du chat et de la souris auquel se livrent journalistes et policiers : ils ne peuvent pas se passer les uns des autres. Je ne dirai pas que ce rapport est malsain, parce qu’il change selon le journaliste, selon le journal où il écrit. C’est sûr que mes détracteurs pourraient objecter que mon roman participe du même phénomène. Mais la littérature se distingue du racolage journalistique à cause du recul, mais aussi de la liberté d’analyser, de réorganiser et de représenter qu’elle nous offre…


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Merci de ne pas m’avoir tuée, Jean-Guy Noël, Libre Expression
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