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Jacques Desautels : Une éducation sentimentale… et sociale

Jacques Desautels : Une éducation sentimentale… et sociale

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 01/06/2002
« C’est avec ce livre que j’ai appris à écrire », déclare d’entrée de jeu Jacques Desautels (Prix Robert-Cliche 1993) à propos de son troisième roman, Rue des Érables, une chronique de mœurs qui, pour le plus grand plaisir des lecteurs, fait revivre la bourgeoisie de la haute-ville de Québec de la fin des années 40, à l’aube de la Révolution tranquille. Une telle modestie a de quoi déconcerter, surtout de la part d’un éminent prof de lettres classiques à l’Université Laval, dont les œuvres antérieures ont été saluées par le succès critique et populaire. Rencontre avec un moraliste humble, discret mais volontiers rieur.
Avec le recul, quelle différence établiriez-vous entre ce nouveau roman et les deux précédents ?

Je maintiens que c’est avec Rue des Érables que j’ai eu pour la première fois le sentiment d’être un romancier. Juste pour vous dire, après l’avoir terminé, je me suis inscrit à l’UNEQ ! Dans mes deux premiers, le prof prenait constamment le dessus sur le romancier, avec son érudition, sa tendance à sombrer dans la pédagogie. Pourtant, je n’essayais de faire le fat, même si l’érudition était très présente et qu’elle menait l’histoire. Dans Rue des Érables, pour la première fois il me semble, j’ai un personnage en chair et en os que j’aime et que j’ai du plaisir à voir évoluer. Peut-être aussi est-ce dû à cette liberté que m’a donnée le fait d’écrire au « je ». Raconter cette histoire intime m’a davantage fait vibrer que le récit d’événements aussi éloignés de moi que ceux relatés dans La Dame de Chypre. Cela dit, j’ai beaucoup aimé écrire ce livre : la distance entre l’époque du récit et moi, la réflexion que d’ordre philosophique sur le vieillissement, tout ça me satisfaisait beaucoup. Quant à mon premier livre, il y avait dans Le Quatrième Roi mage un personnage que j’aimais bien mais j’ai hésité à pousser plus loin dans l’analyse des sentiments ; à cause d’une certaine pudeur, j’ai à peine touché du bout du pinceau son aventure amoureuse et toutes ces choses qui auraient contribué à le rendre plus vivant, je n’osais pas. Depuis, j’ai heureusement appris à vraiment me laisser guider par le personnage.

Il existe une idée reçue selon laquelle un romancier commence par s’abreuver aux sources autobiographiques avant de s’en libérer pour plonger de plain-pied dans la fiction. Vous avez fait le chemin inverse : c’est maintenant, après deux romans historiques, que vous revenez à des sujets plus proches de votre expérience personnelle.

Oui, des choses proches de moi, mais pas autobiographiques. Je ne suis pas originaire de Québec, mais j’ai choisi la bourgeoisie québécoise tout simplement parce que je la trouve amusante. J’habite Québec depuis trente-cinq ans et j’ai très vite été fasciné par ce milieu que j’ai découvert alors que j’avais à peine dix-huit ans. Peut-être parce qu’il était très différent du milieu ouvrier dont je suis issu. Aussi, peut-être à cause de mon côté « balzacien » — j’adore observer les gens dans leur quotidien. Et puis finalement, après tant d’années, par la force des choses, je suis moi-même devenu assez bourgeois ! Bref, tout cela mis en ensemble fait que c’est un milieu que j’aime dépeindre.

Fils de notaire, votre héros Jean LeFrançois pose un regard assez critique sur son père et cette bourgeoisie dont il est partie prenante, mais on ne sent pas chez lui une réelle intention de remettre en question l’ordre établi…

Oui, Jean critique la bourgeoisie mais n’a pas forcément envie de rompre avec elle. Vous savez, c’est une classe assez paradoxale que cette bourgeoisie bien-pensante qui prône la vertu tout en s’autorisant à ne pas la pratiquer ! Et c’est un peu ça qu’on enseignait au collège aux gens de la génération de Jean et de la mienne : comment transiger avec les règles, comment paraître. On ne nous enseignait pas à être faux mais, dans la pratique, mais à négocier avec soi-même, avec les autres – ce que les femmes n’avaient pas le droit de faire. On nous inculquait par exemple que nous étions des hommes, des mâles, qui plus est des membres de l’élite, et qu’à ce titre nous pouvions nous permettre un tas de choses et bien vivre avec ça. Les femmes étaient soumises à des contraintes beaucoup plus fortes.

On note dans ce roman une ironie beaucoup plus manifeste que dans les deux précédents ; on devine que vous avez dû écrire certains passages le sourire aux lèvres, notamment celui où sont énoncées les règles à observer rigoureusement lors d’une conversation sur un décès récent…

Ironie, oui, mais jamais je n’ai voulu être « vache », et rejeter systématiquement les gens et les choses qui m’ont formé. Sans l’avoir délibérément cherché, je pense avoir réussi à insuffler une certaine tendresse dans mon roman. Après tout, je ne crois pas qu’il faille tout renier de cette supposée « grande noirceur ». Après tout, comme dans le roman, parmi les religieux qui nous enseignaient, certains esprits plus libres nous ont paradoxalement permis de découvrir les lectures interdites. Ce sont ces marginaux qui nous ont sauvés ! Ce que je déplore, c’est qu’on ne nous a pas inculqué ce que j’appellerais le «don de désobéissance». On ne nous a pas appris le sens critique, le droit d’oser être critique qu’il a fallu acquérir par soi-même, le courage de franchir les interdits.

Vous avez enseigné ces classiques de la littérature française, auxquels votre héros est confronté lors de son passage au collège. Concrètement, qu’est-ce qu’un jeune comme lui tire-t-il de la lecture de Flaubert, Stendhal et Balzac ?

Une incroyable connaissance de la nature humaine. Les lectures d’adolescence sont souvent très marquantes, et lorsqu’on s’engage dans des œuvres telles que La Comédie humaine, on a devant soi un portrait de famille dans lequel on se retrouve. Je trouve que cette boulimie de lecture caractéristique de cet âge-là présente la nature humaine sous toutes ses facettes. Ensuite, il n’y a plus de surprises ! (rires)

Et le romancier Desautels, lui, quelle leçon a-t-il retenue de ces pères fondateurs du réalisme en littérature ?

La capacité de dire des situations, de nuancer les choses. Au fond, c’est ce qui ressort essentiellement de tout le roman psychologique français. Et puis, l’écriture aussi, le goût de la phrase longue et ample. On m’a reproché ce classicisme de mon écriture, et c’est vrai que j’écris comme au XIXe siècle. Parfois, je me demande comment faire pour écrire « moderne » : faut-il faire des phrases courtes, sautillantes, « punchées » ?

Rue des Érables aura-t-il une suite ?

Oui, j’en ai le goût. Jusqu’à maintenant, j’ai attendu de voir la réaction des lecteurs, car je n’osais pas trop m’avancer là-dessus. Je préférais voir la façon dont mon roman serait reçu. Mes personnages, je crois, me permettraient même d’écrire une trilogie. C’est un terreau tellement riche en caractères, en situations. Plus encore que les précédents, ce livre m’a donné un grand plaisir à raconter quelque chose. J’ai le goût de continuer, certes, mais j’attends encore un peu avant de me lancer. Si le roman n’est lu que par vingt personnes, peut-être bien que je ne poursuivrai pas ! (rires)
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