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Françoise Roy: Le silence est d’or

Françoise Roy: Le silence est d’or

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 08/12/2005
Essentiellement connue comme poète, la Québécoise Françoise Roy, qui vit en expatriée au Mexique et écrit en espagnol depuis une quinzaine d’années, publie cet automne une première fiction dans la langue de Molière, Si tu traversais le seuil, un roman étrange, nimbé de mysticisme et d’onirisme, qui n’est pas sans évoquer les grandes œuvres du réalisme merveilleux latino-américain. Conversation avec une écrivaine préoccupée par le poids des mots.
On n’habite pas un pays étranger pas plus qu’on en fréquente avec assiduité la littérature impunément. Parlez-en à Françoise Roy, qui a vécu dans diverses régions du Mexique, et qui y a écrit la plus grande partie de son œuvre poétique dans la langue de Cervantès. «Il est évident que le Mexique et ses écrivains ont exercé une influence très importante sur moi, concède volontiers la romancière et poète, d’autant plus que ce pays a produit certains des plus grands écrivains du XXe siècle ; je pense à Juan Rulfo, à Carlos Fuentes, à Octavio Paz. Et puis, aucun écrivain n’est libre d’influences.»

Premier roman de l’auteure à paraître chez nous (elle a elle-même traduit son manuscrit inédit de l’espagnol au français), Si tu traversais le seuil met en scène un orphelin, Celso, qui grandit sous la tutelle de l’une de ses dix tantes, la pittoresque Ana María Concepción de Jesús, femme dont les convictions catholiques orthodoxes se mêlent à des croyances superstitieuses. D’un naturel sceptique et rationnel, le jeune homme ne cessera pas de remettre en question le dogme religieux jusqu’au jour où il sombrera, de manière délibérée ou non, dans un mutisme total et inexplicable.


À la veille d’une Révolution tranquille

Quand on lui demande quels échos peut bien avoir cette intrigue empreinte de solennité spirituelle et d’insolite chez un lectorat québécois, Françoise Roy avoue n’y avoir pas songé. Pour elle, la situation du Mexique contemporain n’a pas grand-chose en commun avec celle du Québec du XXIe siècle : «Les Mexicains sont généralement très pratiquants, ce qui n’est plus le cas des gens ici. Sur ce plan, on pourrait peut-être comparer le Mexique d’aujourd’hui au Québec des années 40-50. Ils sont plongés en plein conflit de générations et les plus vieux s’accrochent à un monde qui est en train de disparaître.»

De là à affirmer que le Mexique s’apprête à vivre sa propre Révolution tranquille, il n’y a qu’un pas que l’écrivaine n’hésite pas à faire : «Oui, c’est un peu ce que j’ai voulu refléter dans mon roman, d’une certaine manière. On peut le lire comme une illustration d’un conflit entre tradition et modernité, encore qu’il y ait ici d’autres pistes de lecture. Par exemple, j’ai une idée très précise de l’endroit où se situe mon histoire, mais je ne donne aucun repère spatio-temporel, parce que je voulais maintenir une sorte de flou artistique sur le lieu et l’époque où vivent mes personnages.»

Règle générale, un roman tient sa force et sa valeur de ses personnages, et Si tu traversais le seuil est justement peuplé d’êtres complexes et fascinants, à commencer par cette tante Ana María, figure maternelle par excellence, pétrie d’affection pour son Celso : «Je ne saurais dire précisément d’où me sont venus ces personnages, ils se sont imposés à moi. C’est sûr que certains traits de personnalité reflètent des gens que j’ai connus : j’ai une tante à qui Ana María ressemble pas mal. Quant à ce jeune homme qui choisit le silence, c’est un peu moi ; c’est la part autobiographique de mon livre».


Autobio-graphique

Il va sans dire que le sort du gamin ébranle un peu la foi de sa tante, qui se met presque à en vouloir au bon Dieu : «On la comprend. C’est une question de tempérament. Ana María est une femme qui a besoin de s’accrocher à des certitudes, à des repères bien précis. Évidemment, au fil de cette histoire, ses certitudes en prennent pour leur rhume. Mon roman ne raconte pas seulement l’histoire de Celso, il retrace aussi l’évolution d’Ana María. Dans la vie, peu de gens ont la capacité de voir leurs certitudes ébranlées de la sorte, même si la physique quantique nous a appris aussi que l’idée même des certitudes est désormais désuète.»


Poésie et silence

Pour avoir beaucoup fréquenté la poésie, la mexicaine comme la québécoise --- au rayonnement de laquelle elle contribue en Amérique latine à titre de traductrice ---, Françoise Roy pratique une écriture romanesque presque forcément teintée de lyrisme. Pourtant, elle se défend bien de vouloir écrire des romans poétiques : «Je lis beaucoup de poésie, je suis davantage liée au milieu de la poésie qu’à celui du roman. En même temps, quand j’écris de la fiction, je m’impose une règle de discipline : ne pas mettre trop de poésie dans mon récit. En même temps, je suis d’accord avec Anne Hébert, pour qui la poésie est l’essence de tous les autres genres, de tous les autres arts, à cause de son utilisation du non-dit, du symbole, de la suggestion.»

On reconnaît sans peine la grande force symbolique de ce roman et du choix de son héros de privilégier le silence : «Au fond, Celso s’enferme dans le silence parce qu’il est convaincu que ça ne sert à rien de parler, que ça ne change rien de donner des conseils, de critiquer, d’émettre des opinions si les paroles ne s’appuient pas sur des gestes concrets. C’est un thème que je compte d’ailleurs développer encore dans une pièce de théâtre, ce conflit entre la parole et les faits. Que vaut la parole? À mon avis, seul les faits ont une valeur réelle.»

C’est donc dire, comme le veut le proverbe, que le silence est d’or? «En un sens, oui. Je crois qu’une parole qui ne s’incarne pas dans les faits ne vaut strictement rien. On le voit bien : on vit constamment dans le discours, et on prête à la parole beaucoup plus de poids qu’elle en a réellement, ou en tous cas plus qu’elle en avait il y a cinquante ans. Cependant, ce n’est pas pour rien qu’on dit aussi : “Grand parleur, petit faiseur”, pour citer un autre proverbe.»


Bibliographie :
Si tu traversais le seuil, L’instant même, 144 p., 17,95 $
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