Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 112
Fanie Demeule : Apparences trompeuses

Fanie Demeule : Apparences trompeuses

Par Claudia Larochelle, publié le 08/04/2019

De Fifi Brindacier à Anne Shirley dans sa maison aux pignons verts, en passant par la Sansa Stark de Trône de fer ou la Claire Standish de Breakfast Club, les rousses mystérieuses, fortes et entêtées ont toujours eu la cote. Suffisamment pour obséder l’écrivaine Fanie Demeule qui a longtemps fait croire au monde entier qu’elle en était une. Une rousse. Une vraie. Bien sûr. Voilà qu’elle révèle son secret dans Roux clair naturel, un roman bien plus profond et courageux qu’il peut laisser croire. Ne vous fiez surtout pas aux apparences. Tadam!

« Tu caresses mes cheveux. Ils t’appartiennent déjà.
— C’est la plus belle couleur que j’ai jamais vue.
Je te crois sur parole et c’est pourquoi, à cet instant précis, ton regard tire de moi une phrase qui figera le réel dans son étau.
— Merci. C’est ma couleur naturelle. »

Puis, plus rien ne sera pareil pour l’alter ego de Demeule dans Roux clair naturel. Rien parce qu’elle ne pourra plus revenir en arrière, sous peine d’être traitée de menteuse, de décevoir, voire d’être rejetée. Être rejetée par l’homme dont elle s’éprend à la folie, ça, non, elle ne le voudrait pour rien au monde. Surtout pas pour une couleur de cheveux. Alors, vaut mieux continuer à s’emmêler dans les fils minces tissant la toile d’araignée rousse qui la tient de plus en plus prisonnière, et ce, bien des années avant l’apparition de l’élu.

Écrit en fragments désordonnés, ce roman haletant qui se lit comme un thriller raconte la captivité étonnante d’une fausse rousse héroïne, qui nous ressemble tous au fond ; à notre façon, chacun emmêlé dans la toile de bobards qu’on veut bien se fabriquer. Personne n’est à l’abri des mensonges, ceux qu’on raconte aux autres et ceux qu’on se raconte à soi-même… et qu’on finit même par croire.

Naître blonde, mentir rousse
« Je suis née blonde, devenue châtaine, puis ado, j’avais les cheveux brun foncé… La rousseur est hyper connotée dans notre société, ça a quelque chose de mystique, de magique, d’insondable. J’imagine que mon envie d’être rousse partait aussi d’une volonté d’être spéciale », explique l’écrivaine qui travaille sur la figure de la guerrière dans la culture populaire dans sa thèse de doctorat en études littéraires de l’UQAM, où elle est aussi chargée de cours.

Quand, au salon de coiffure de son quartier, elle devient rousse, la narratrice ne peut cacher sa joie. « Ma rousseur est maintenant furieuse, indiscutable. C’est un sang plus limpide qui se déverse dans mes veines et irrigue mon cerveau, qui se met à voyager jusqu’à mon cœur. Un sang roux, un nectar pur, glorieux. En revenant vers la maison, le visage qui me sourit dans les vitrines de la rue Saint-Charles et dans les fenêtres des voitures stationnées est celui de la Rousse supérieure », écrit Demeule.

L’auteure qui a grandi sur la Rive-Sud de Montréal se plaît à camper ses histoires en banlieue. Comme dans celle-ci, qui se situe à Longueuil, où elle habite avec son compagnon, de qui elle parle avec des étoiles dans les yeux et à qui elle dédie ce livre. Fanie Demeule estime que si Déterrer les os, son premier roman paru en 2016, était de son propre aveu très collé sur une expérience qu’elle a vécue, des troubles alimentaires, pour ce second opus est apparue une forme de honte en cours d’écriture, ce qu’elle n’avait pas ressenti au premier. « J’ai l’impression qu’on a déjà dans la société une forme d’empathie pour les problèmes tels que les troubles alimentaires, alors que ce qui est de l’ordre du mensonge et de la falsification est quelque chose de plus difficile à avaler. »

Déterrer encore
Sans Déterrer les os, il n’y aurait pas eu celui-ci qui, comme l’indique si bien le premier titre, lui a permis de se mettre à nu en faisant aussi apparaître au passage ce qu’elle déclare être « le vrai squelette en dessous », celui du grand mensonge de la fausse rousseur. Inutile de préciser qu’elle a longtemps hésité à mener à terme ce roux projet. « Il y a une partie de moi qui a écrit ça parce que je savais que c’était à l’intérieur de moi, que ça existait. Par fidélité pour ce projet-là, je me suis dit qu’il fallait que je le finisse. Ça a été trois ans d’amputation et maintenant que c’est sorti, avec la bonne réception, c’est comme si ça cautérisait enfin la plaie. »

Comme le proverbe grec « Soutiens la vérité pour qu’elle te soutienne », Fanie Demeule, le doux visage encadré de sa longue chevelure faussement rousse, déballe donc enfin tout en entrevue. En un flot continu. Comme si avec cette parution fort bien accueillie, les vannes s’étaient enfin ouvertes. Le soulagement paraît indéniable, rendant à l’acte d’écrire et au processus de création toutes ses lettres de noblesse. « J’ai l’impression que l’écriture me permet de passer au travers des affaires que je n’ai pas réglées à l’intérieur de moi, elle me permet d’extérioriser ça de la manière la plus intègre et sincère possible. C’est un acte de foi absolu. »

Au-delà des cheveux, le corps, lui, continuera d’être l’objet de toutes les fascinations et obsessions de l’écrivaine dont on accueille les mots avec ravissement. En plus de la sincérité de son travail, de l’originalité du propos qui sous-tend un questionnement sur la frontière entre fiction et réalité, Fanie Demeule accède à des niveaux de lucidité qui ébranle son lectorat, rendant l’acte de lire certainement aussi salvateur sinon plus que la création du texte lui-même. Pour cette raison, elle joue savamment bien dans nos têtes. Aux écrivains, on ne leur en tient jamais rigueur.

Photo : © Martin Legault

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