Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 95
Eveline Mailhot : La place des autres

Eveline Mailhot : La place des autres

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 13/06/2016

Quarante-huit heures dans la tête d’un personnage d’une fascinante perméabilité aux autres :  voilà ce à quoi nous convie l’écrivaine et philosophe montréalaise Eveline Mailhot dans Deux jours de vertige, un premier roman qui se déroule dans un chalet, entre amis, avec tout ce qu’il faut de souvenirs et d’alcool pour raviver et guérir les blessures profondes.

On entre dans Deux jours de vertige par la porte d’une maison traditionnelle des Cantons-de-l’Est située aux abords d’un boisé, qui s’offre comme lieu de retrouvailles pour une bande d’amis presque trentenaires. Quatre garçons, trois filles. À un moment charnière de leur vie, à cet instant bien précis où tout peut basculer. On assiste ainsi à leurs discussions de groupe, aux repas bien arrosés, aux baignades nocturnes et aux conversations autour du feu. Dans ce qui s’apparente à un huis clos, Eveline Mailhot met d’abord la table : Sara, très encline à l’introspection et en plein sprint final de rédaction de sa thèse, apprend sur le tard que son ex sera du séjour. L’élément déclencheur annoncé, on plonge avec la narratrice dans une tendre angoisse, étrangement soulagée par une certaine mélancolie et une fausse ambiance de légèreté notable.  

L’amour au cinéma, recueil de nouvelles publié par la Montréalaise en 2011, annonçait déjà ses thèmes chers : ambiguïté des sentiments, intimité et relations avec Éros. Avec Deux jours de vertige, nous dit la principale intéressée, l’objectif était d’expliquer, en usant d’une contrainte de temps – deux jours –, comment une histoire peut être chargée, dense en émotions, à un moment bien précis : « Ça rendait plus fort le propos de le faire dans un temps concis et ça m’a forcée à user de beaucoup de créativité dans l’écriture. Parce que deux jours dans la tête d’une personne, c’est long à habiter en texte. J’ai trouvé ça difficile sur le plan technique, mais ça m’a forcée à trouver une richesse romanesque dans l’intériorité psychologique de quelqu’un, dans ses perceptions du monde. » Mission accomplie pour l’auteure qui pointe habilement du doigt ce qui rassemble des individus, puis ce qui les éloigne, tout en peignant un sage portrait de ce que ces changements portent en eux de tensions, d’émotions mais aussi de contradictions. Une fin de semaine sous le signe de l’émotivité? Oui : la tension, curieusement agréable, y est palpable tout au long du roman.

L’enfer, c’est parfois les autres
Sara, la narratrice de ce roman écrit au « Je », est « quelqu’un qui n’a pas beaucoup de distance par rapport aux événements, quelqu’un qui est très perméable à tout ce qui se passe

autour d’elle et particulièrement aux relations humaines », explique l’auteure. Érodée par le regard d’autrui, en constante remise en question malgré sa forte intelligence, Sara est épuisée autant par les efforts mis dans sa thèse que par ses vains essais pour oublier Hugo, qui l’a quittée sans explication pour d’autres contrées, pour une autre fille. Mais c’est tout sourire qu’elle affronte cette fin de semaine de retrouvailles.

 

Si elle a mille questions pour Hugo, elle n’ose pas aller au-devant de lui, par peur des réponses. Elle l’évite, mais ne peut s’empêcher de le suivre sans cesse des yeux. « Visiblement, je n’avais jamais connu d’autre état amoureux que le déni et le doute », dira la narratrice, portant sans cesse un regard sur son passé, recherchant du sens dans ce qui l’entoure, tentant de maîtriser son flot d’émotions. Sara n’est donc pas au creux de la vague; elle tente plutôt de la maîtriser, de tenir en ses mains l’océan entier. Mais elle réalise tranquillement qu’entre ce déni et ce doute, occupée à analyser certains éléments, d’autres lui échappent : comment a-t-elle pu oublier ce tatouage sur le corps d’Hugo, à qui elle pense pourtant constamment depuis son départ? Comment peut-elle ne pas avoir perçu que son amie Félicie lui cache peut-être des pans de sa vie? Et Gabriel, qu’elle connaît depuis tant d’années, pourquoi tient-il à lui parler seul à seul alors qu’il semble pourtant irrité? Valérie aurait-elle jeté son dévolu sur lui, sans que Sara ait vu quoi que ce soit venir? Et Étienne qui ouvre des brèches ici et là, entre ses moments d’angoisse et de délire éthylique, aurait-il parfois raison? À trop être sensible, Sara se questionne : laisse-t-elle parfois de côté l’essentiel? Pourquoi n’a-t-elle pas encore plongé dans la vie?

Aimer, boire, philosopher
Des personnages qui se questionnent, des idées retournées dans tous les sens, une absence de jugement : si Eveline Mailhot affirme ne pas avoir voulu faire de ce projet un roman à thèse, il n’en reste pas moins qu’on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle est philosophe de formation et qu’elle pratique son métier auprès de La Traversée. « Cet organisme communautaire de Saint-Lambert forme les professeurs du primaire à pratiquer la philosophie avec les enfants dans le but de développer leur esprit critique pour se prémunir contre tous les abus », nous explique-t-elle, fébrile. Ainsi, au moyen d’activités, les jeunes apprennent à réfléchir, à se questionner, à penser par eux-mêmes. Et pour l’auteure de Deux jours de vertige, c’est « une source d’espoir dans le monde que d’apprendre à mieux penser ». 

Puis, avouons-le, rassembler sept convives est également un beau prétexte, un beau terrain de jeu créatif, pour explorer les différents liens qui peuvent unir les gens, liens parfois difficiles à catégoriser entre amour et amitié, mais qui se situent à la lisière d’où l’un se termine ou d’où l’autre commence. « J’avais envie d’explorer plusieurs déclinaisons des relations intimes », explique celle qui trouve que le sentiment amoureux est beaucoup plus large que ce qu’on présente habituellement. « Ça me fascine de voir comment on peut être en connexion puis en rupture avec des êtres qu’on connaît très bien », partage-t-elle au bout du fil. Et c’est un peu grâce à l’alcool, très présent mais sans exagération, que les langues, puis les nœuds au sein du groupe, se délient. Les lignes se brouillent, le regard qu’on porte sur les choses, sur les autres, peut alors changer plus rapidement. « L’alcool teinte les relations sans qu’on s’en rende compte. Mais pas juste négativement », justifie l’auteure. Mais, ce qu’il y a d’encore plus fort que cette substance pour changer de regard, c’est cet état de vertige collectif, qui rend plus sensible, qui « élargit l’empathie, nous fait vivre des choses qui nous confrontent à notre fragilité et nous poussent à voir la fragilité chez les autres », explique Eveline Mailhot, lorsque vient le temps de discuter du titre qu’elle a choisi. « Le vertige, c’est douloureux, très souffrant, mais aussi très enrichissant. Ça dépend de ce qu’on en fait : ça peut amener un repli sur soi, un réflexe de protection, mais chez certaines personnes, ça peut également approfondir les relations. » Et si discuter avec l’auteure est un moment vertigineux, la lire est également un ravissement.


Photo : © Jean-François Hétu

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